par le Père A. GARDEIL, O.P.
·          Préface
·          Avant-propos
Chapitres
1.        Le don de Crainte
3.       Le don de Force
4.      La faim de Justice
5.       Le don de Piété
7.       Le don de Conseil
9.      Le don de Science
Préface
Les études que nous publions ont servi de thème à une retraite prêchée en 1923 aux Petites Sœurs dominicaines gardes-malades des pauvres de la maison de Beaune.
Ce n’était pas la première fois que le P. Gardeil entreprenait ainsi, dans le cadre d’exercices spirituels réguliers, l’exposé d’ensemble de la doctrine des Dons et des Fruits du Saint-Esprit. Déjà, pour ne parler Que de son ministère dans cette congrégation, en 1917 à Orléans et en 1923 à Verviers, il avait prêché en des circonstances analogues sur ce sujet, et il y a tout lieu de croire Qu’il fit bénéficier d’autres communautés d’une doctrine spirituelle dont il avait de longue date acquis la maîtrise.
Cet enseignement convient tout d’abord aux âmes consacrées à Dieu, dans l’état religieux; il n’en sera pas moins profitable à tous ceux, prêtres et mêmes laïcs, Qui aspirent à une vie spirituelle élevée. « L’esprit souffle où il veut. » La rosée bienfaisante de ses dons et de ses fruits n’est le privilège, d’aucun genre de vie : elle peut descendre en toute âme sanctifiée par la grâce. C’est donc au sens le plus vrai du mot une retraite sur la vie chrétienne que l’on trouvera dans ces pages.
Nous croyons utile ici d’attirer l’attention sur un point: nous n’avons pas là une retraite fondamentale ou plus exactement la retraite fondamentale sur la Vie chrétienne. L’activité propre aux dons ne se déploie, du moins selon la nature des choses, que sur la base des vertus théologales, par où l’âme prend contact avec le divin, et sur le fondement des vertus morales, par quoi notre vie est rectifiée à l’endroit de Dieu. A ces bases de la vie chrétienne le P. Gardeil consacrait une autre série de conférences dont ici il présuppose les résultats acquis.
L’on en trouvera toutefois dans cette série d’études, particulièrement dans la première, un rappel suffisant pour qu’on puisse, sans autres explications et sans crainte de s’égarer, se situer au point de vue propre de ces réflexions.
Le texte de cette retraite n’est pas de la main du P. Gardeil, qui, selon sa manière habituelle, avait parlé ex abundantia cordis ; il a été recueilli par une de ses auditrices, mais lui-même en avait soigneusement revu la reportation qu’il avait adoptée pour son utilité personnelle: c’est donc une œuvre authentiquée par son maître, dont elle porté d’ailleurs, de manière indéniable, l’empreinte originale. Avec la rigueur théologique de l’exposé, la religieuse qui a pieusement transcrit ces instructions a eu le bonheur de garder quelque chose de cette flamme intérieure, contenue, mais si ardente, qui faisait de la parole du P. Gardeil, en même temps qu’une œuvre de vérité, l’œuvre d’un cœur d’apôtre. Puissent donc ces pages prolonger et étendre, si Dieu le veut, l’action surnaturelle de celui qui certes fut et demeura toujours un théologien, c’est-à-dire l’homme de, la science divine, mais qui avait compris et senti que cette science est en même temps sagesse, science savoureuse, sapida scientia !
Le Saulchoir. Fr. H.-D. Gardeil o.p.
Le Saint-Esprit dans la Vie Chrétienne
Avant-propos
Il nous faut d’abord préciser la place qu’occupe le Saint-Esprit, et particulièrement les inspirations du Saint-Esprit, dans notre vie chrétienne, et pour cela nous faire un tableau d’ensemble des merveilles de cette vie chrétienne que nous sommes destinés à vivre dans sa perfection, car la vie religieuse est la perfection de la vie chrétienne : ce n’est pas une vie à part, elle plonge ses racines dans la vie chrétienne. Elle est plus parfaite par un plus grand amour, plus grand en ce que, non seulement il retranche ce qui est défendu, mais immole ce qui est permis: c’est la différence entre la vie chrétienne et la vie religieuse. Pour l’une et l’autre le commandement est le même : « Tu aimeras Dieu de tout ton cœur, de tout ton esprit, de toutes tes forces » Il y a des âmes chrétiennes qui sont plus saintes que les nôtres, parce qu’elles mènent une vie plus profonde, plus sacrifiées, plus héroïque. Elles ne sont pas pour autant dans l’état de perfection, parce qu’elles ne font pas officiellement profession de tendre à la perfection par le retranchement du permis; elles font bien le retranchement, mais là n’est pas leur soin principal.
I. – La vie chrétienne

La vie chrétienne, ainsi appelée parce qu’elle nous a été apportée par le Christ, c’est notre vie éternelle du ciel déjà inaugurée dès maintenant, avec tout ce qui la compose, la remplit, avec tous ses éléments, sauf un seul: nous ne voyons pas Dieu. Et, par suite, notre charité n’est pas excitée comme elle le sera par la vision divine; et aussi, il est toujours possible que nous perdions cette vie, tandis qu’au ciel, nous ne pourrons pas nous en détacher.
Est-ce que maintenant nous possédons Dieu aussi réellement et substantiellement que dans la vie éternelle? Oui, notre âme a ce bonheur quand elle possède la grâce sanctifiante; nous possédons Dieu aussi réellement que les bienheureux.
Dieu est partout et tout entier partout. Nous ne pouvons pas facilement nous en faire une idée. Dieu, qui est l’Esprit infini, est d’une manière spéciale en tout. Notre âme est dans tout notre corps. Dieu est dans toute la création. Partout où il crée, conserve, fait agir, Dieu existe tout entier. Quand nous disons que Dieu est immense, cela signifie qu’il est absolument partout présent, non seulement comme nous, quand nous voyons, mais par sa personne, réellement, substantiellement. Il ne peut faire les choses sans les créer, et on est là où on crée, sans intermédiaire, Il est donc en tout.
Mais combien il est plus en l’âme du juste! S’il est tout entier dans les choses, c’est qu’il le faut, puisqu’il produit l’être de toute chose; mais il y est matériellement, avec indifférence complète du côté de l’être qui ne se doute pas de sa présence, qui n’a pas de quoi savoir qu’il reçoit son Dieu. Il impose là sa présence. Dans une âme humaine, Dieu rencontre déjà un pouvoir lointain de le connaître et de l’aimer. Mais quand cette âme possède la grâce sanctifiante, qui est une participation à la nature divine elle-même, qui lui permet de faire les actes réservés à Dieu, de le connaître et de l’aimer, elle est capable de se saisir de son Dieu, elle est divinisée. Elle peut faire, dans son plan de créature, cet acte souverain de Dieu qui se saisit, se possède lui-même, par sa connaissance et son amour, dans sa vie éternelle. Quand l’âme est capable de se saisir ainsi de Dieu, il demeure en elle doublement: d’abord par cette présence nécessaire qu’il a en tout être, ensuite parce que l’âme, par la pensée et par l’amour, a le pouvoir de s’ouvrir devant cette présence, étant capable de recevoir cet hôte intérieur et de l’hospitaliser. C’est ce qu’on appelle l’habitation de Dieu dans les âmes des justes. Dieu y est comme chez lui. L’âme, esprit vivant, s’ouvre pour recevoir le Divin Esprit; par sa pensée et son amour divinisés, elle a pouvoir d’atteindre l’Esprit Divin, de le connaître, de l’aimer, d’entrer avec lui en relations, relations inégales, mais intimes, puisque, de part et d’autre, on a de quoi se comprendre et s’aimer.
La vie chrétienne est donc l’habitation personnelle de Dieu avec l’âme qui s’ouvre pour lui donner l’hospitalité. Cela se réalise par la puissance qui fait les enfants de Dieu, dont parle l’évangile de saint Jean (I, 12). Nous avons tout cela si, par la miséricorde divine, nous sommes en état de grâce. Dieu siège dans le fond de nous-mêmes. Quand nous désirons sa présence, c’est là qu’il nous faut chercher l’hôte intérieur, l’ami avec lequel nous pouvons mener, dans une certaine familiarité, une vie intime, béatifiante pour ceux qui comprennent ces choses.
L’âme dans cet état est une sorte de semence de l’éternité. Dans la semence, il y a tout ce qui fera la plante; il suffira qu’elle soit nourrie par l’humidité, par le soleil, pour que tout se déploie; mais cela ne changera pas sa nature. Notre âme avec sa capacité de saisir Dieu, et Dieu, germe fécondant, se trouvant à l’intérieur de l’âme, c’est la semence du ciel, de la béatitude; au fond, le ciel et l’âme du juste, c’est la même chose; tout est préparé en celle-ci, mais ce n’est pas l’époque de la moisson. Ce don est fait dès le baptême: dans le petit enfant baptisé, il y a Dieu substantiellement présent, et par la grâce sanctifiante; il y a la capacité de s’emparer de Dieu.
Quand nous toucherons notre vie éternelle, il n’y aura pas à regarder à l’est ni au couchant; elle jaillira des profondeurs de l’âme sanctifiée par la grâce, elle sera la révélation de ce que nous étions: «Ce que nous serons n’a pas encore apparu», dit saint Paul, mais déjà cela est. Dans le fond de nos âmes, il y a tout ce qui fera notre béatitude. Dieu y est substantiellement présent. Le Père est là, le Fils est là, le Saint-Esprit est là; et là, le Père engendre son Verbe, le Verbe, expression parfaite du Père, reflète le Père; et tous deux s’aiment infiniment, et de cet amour procède le Saint-Esprit. Vie d’intimité du Parfait avec lui-même, dans la connaissance et l’amour, L’âme chrétienne est, par la foi, le témoin de ce spectacle si extraordinaire qui se passe en elle et qui la met dans un état d’adoration.
Dieu est là, mais nous avons cependant encore une route à parcourir. D’un côté, nous sommes au terme puisque nous avons Dieu; mais d’un autre côté, nous ne l’avons pas pour le posséder toujours, et nous ne jouissons pas du spectacle visible de sa perfection et de sa gloire: nous devons gagner notre éternité définitive par les actes de la vie chrétienne. Le petit enfant qui meurt après son baptême est transporté au lieu de la divine vision; pour nous, nous avons à faire fructifier les dons que Dieu nous a faits. Nous avons vu sa mise, il faut maintenant nos efforts. La route qui nous sépare de l’éternité est longue, difficile, semée d’obstacles; et puis, il y a divers degrés, on peut y parvenir plus ou moins vite et plus ou moins parfaitement, obtenir une vue plus ou moins complète de ce spectacle, une possession plus ou moins grande de ce bien infini.
II. – Rôle du Saint-Esprit dans la vie chrétienne
Or, Dieu ne reste pas inactif vis-à-vis des efforts que nous devons faire pour parcourir la route qui nous fera rejoindre notre destinée définitive. Et d’abord, c’est lui qui a créé notre âme et qui lui a donné la grâce avec ces vertus infuses qui s’appellent les vertus théologales et les vertus morales, qui lui a donné aussi les dons du Saint-Esprit. Mais, de plus, au dedans de nous, il conserve, entretient, met en mouvement cette vie que nous tenons de lui. Il n’est pas un geste de notre vie spirituelle sans que Dieu soit là.
Et c’est maintenant qu’apparaît le rôle du Saint-Esprit. Quand il s’agit de créer, tout est commun au Père, au Fils et au Saint-Esprit. Le Père a voulu que, pour l’œuvre du salut, le Fils s’incarnât et souffrît pour nous. L’un et l’autre ont voulu, le salut accompli, que le Saint-Esprit fût chargé de le continuer par la sanctification de nos âmes, Le Christ, sans doute, est toujours là; il est la tête de l’Église, il nous vivifie par ses sacrements, nous distribue ses grâces actuelles, nous instruit par l’Église, nous enveloppe de son action. Mais surtout, il nous envoie perpétuellement son Saint-Esprit: «Je vous enverrai le Saint-Esprit, dit-il, il vous enseignera, vous suggérera toutes choses et sera le consolateur de mon départ (Jean, XIV, 16, 26).» C’est au Saint Esprit qu’est dévolu, d’une manière mystérieuse, le soin de notre sanctification. Il est le maître de la route, chargé, par le Père et par le Fils, de nous conduire à la vie éternelle.
Or, le Saint-Esprit a deux façons de nous conduire. Souffle d’amour du Père et du Fils, il agit sous forme d’inspirations qui prennent une double voie. Quelquefois, simplement, il nous laisse agir par nous-mêmes, faire des actes de foi, d’espérance, de charité, ou des actes de prudence, de justice, de force ou de tempérance; nous mettons nous-mêmes ces actes en branle. Le Saint-Esprit veille sur cette action, nous sommes sous l’impression de cet amour divin; mais nous gardons la maîtrise, la conduite de notre vie. Pour faire un acte d’adoration, par exemple, nous nous y appliquons, nous faisons nous-mêmes un effort; de même, pour un acte de justice ou de charité, nous réfléchissons à la meilleure manière de faire, nous veillons à ne pas blesser la charité par nos paroles, nous agissons fortement pour réprimer notre impression… Le Saint-Esprit n’est pas absent, il est la cause première qui applique à l’action nos énergies surnaturelles; mais nous gardons la direction. Et c’est là le fond de la vie chrétienne: le gouvernement surnaturel, mais personnel, de nous-mêmes par les vertus chrétiennes.
Cela a ses inconvénients: nous possédons les vertus d’une manière si imparfaite ! Nous pouvons tomber si facilement dans des fautes plus ou moins graves, moins graves cependant dans la vie religieuse ! Il y a tant de pièges, de difficultés, de tentations, auxquelles même dans la Vie religieuse nous n’échappons pas ! Le Saint-Esprit, qui a tant fait que de nous donner ces énergies qui sont les vertus, et de nous aider à les mettre en pratique, ne pourrait-il pas venir à notre secours plus efficacement ? S’il prenait la direction lui-même, comme cela nous serait avantageux, comme nous serions assurés contre ces défaillances !
Or, cela existe. Cette seconde intervention de l’Esprit-Saint nous est garantie par ce que nous appelons les sept dons du Saint-Esprit, dons de Sagesse, d’Intelligence, de Conseil, de Force, de Science, de piété et de Crainte de Dieu. Le Saint-Esprit, par des inspirations correspondantes à ses dons, nous actionne, nous pousse lui-même; et alors, nous sommes dans ses mains comme des instruments, nous n’avons plus la première place dans la direction de notre conduite: remplis de ses secours, nous n’avons qu’à consentir à son œuvre, le travail est plus facile, les difficultés sont éliminées.
Telle est la différence entre les deux manières de travailler à notre salut. On pourrait les comparer, à la marche d’une barque à la rame ou à la voile. A rame, il faut travailler à force de bras et diriger la barque: on garde la tête, Mais à voiles, si le vent souffle, il n’est plus besoin, ou au moins plus aussi nécessaire, de se donner de la peine; on va plus vite et on est moins fatigué.
Agir par les vertus actives de foi, d’espérance et de charité et par les vertus morales infuses de prudence, de justice, de force et de tempérance avec toutes leurs ramifications, demande des efforts. C’est là le fond de notre vie, car l’Esprit ne souffle pas toujours. Cependant, ce moyen de surcroît, ce souffle nous est garanti par le fait même qu’avec la grâce sanctifiante nous possédons les dons qui nous sont infusés avec le baptême.
III. – Quelques remarques importantes
1.        – Les dons ne sont pas les inspirations mêmes du Saint-Esprit; ce sont les puissances qui rendent notre âme impressionnable sous l’inspiration directe du Saint-Esprit, ce sont des amorces et comme des voiles destinées à capter le souffle du Saint-Esprit. Notre âme n’est pas ainsi divinement impressionnable par nature; mais, quand elle aime Dieu par grâce, elle s’offre à l’Esprit d’Amour, Esprit de Science, de Force, d’Intelligence…; nous tendons ainsi notre voile nous-mêmes avec le secours ordinaire de la grâce, et le Saint-Esprit souffle et conduit notre marche, Les dons, vis-à-vis des inspirations, ressemblent aux récepteurs de télégraphie sans fil qui permettent de tout recevoir à des distances incalculables. Quelques fils suspendus ont le don de capter ces ondes électriques, de les centraliser, et les pensées qui traversent l’air sont ainsi communiquées. Les dons sont dans l’âme comme ces fils impressionnables, capables de capter les inspirations du Saint-Esprit au bénéfice de notre âme. Et plus l’âme aime Dieu, plus elle est ainsi impressionnable.
2.       – Les dons du Saint-Esprit ne sont pas plus importants que la charité; ils n’existeraient pas dans une âme, s’il n’y avait déjà la charité, qui demeure la chose principale. Mais, dans une âme qui aime Dieu, il y a ces impressionnabilités, ces sept dons; nous pouvons tendre notre voile où notre fil, et le souffle ou l’onde y dépose ces forces qui viennent de la divinité pour nous conduire.
Le Saint-Esprit est ainsi le maître de toute la route. Demeurant au fond de nous-mêmes, c’est du dedans qu’il nous pousse, soit qu’il nous laisse notre activité, soit qu’à notre appel il se charge lui-même de la marche. Dans les difficultés, les tentations, les épreuves, si notre voile est tendue, nous traversons la tourmente et arrivons de l’autre côté. Cela ne se passe pas sans sacrifices, mais nous sommes aidés à les faire ; il nous suffit d’être dociles, de ne pas cesser d’exposer notre âme aux inspirations, et nous sommes assurés de réussir plus efficacement par le moyen essentiellement divin des inspirations qui nous conduisent, que par le moyen plus ordinaire où nous dirigeons nous mêmes notre marche.
3.       – Il ne s’agit pas de phénomènes extraordinaires, de voies spirituelles éthérées : il est certain que le Saint-Esprit conduira notre marche plus haut, puisqu’il habite dans les régions élevées; mais, comme la Sagesse atteint tout, d’un bout à l’autre, il nous facilitera aussi bien la répression de nos mauvaises tendances, par exemple l’impatience, le découragement, la distraction dans les prières… Il n’agit pas moins pour les petites choses que pour les grandes, son pouvoir s’étend aux plus menus détails comme aux grandes choses : c’est le propre de l’Esprit infiniment parfait.
Sous son inspiration, nous allons pouvoir passer en revue tous les actes de la vie ordinaire; le point de vue seul est changé. L’action des dons du Saint-Esprit ne diffère pas de l’activité des vertus par la matière dont elle s’occupe ; mais cette matière est atteinte d’une autre façon, par le souffle du Saint-Esprit : au lieu d’agir de notre propre initiative, nous sommes instruments et non maîtres ; mais tout cela ne constitue qu’une seule vie chrétienne et, partant, qu’une seule vie religieuse.
4.      – L’activité propre des dons du Saint-Esprit, d’après saint Augustin et saint Thomas, est représentée dans les sept premières béatitudes de saint Matthieu(V, 3). Notre gouvernement par le Saint-Esprit aurait pour but de susciter en nous cette pauvreté, cette douceur, etc… Chaque béatitude se rattache ainsi à un don.
L’Esprit se contente d’inspirer les points principaux. Pour la pauvreté d’esprit, par exemple, au lieu que nous ayons à travailler en détail contre les concupiscences, le Saint-Esprit nous donne un esprit de dépouillement, et tout devient pur par l’Esprit d’en-haut: ce compartiment de notre vie est mis en ordre. De même pour les larmes: un souffle s’empare de nous et produit d’emblée les effets d’un travail patient.
Pour ce qui est de l’ordre à suivre, Notre-Seigneur ayant tous les dons dans leur plénitude, et les ayant exercés ainsi, il était normal que l’Ecriture commençât par lui attribuer le plus parfait, la Sagesse (Isaïe, XI, 2 et 3). Pour nous, nous commençons par le bas: «la crainte est le commencement de la Sagesse» (Ps, CX, 10).
Réfléchissons à ces choses qui peuvent nous apporter un secours pour notre vie surnaturelle, un élan vers la perfection, si nous avons le culte de cette sorte d’opération du Saint-Esprit. Recueillons avec reconnaissance et docilité nos pensées sur cet Esprit divin qui est en nous, et nous attirerons ses bénédictions.
Le Saint-Esprit dans la Vie Chrétienne
Chapitre I

Le don de Crainte
« Le premier commencement de la Sagesse,
c’est la crainte du Seigneur. »
(Ps, CX, 10)
Le premier souffle que produit dans l’âme le Saint-Esprit, sa toute première inspiration, lorsque par exemple il convertit une âme du mal au bien ou inaugure un progrès, c’est la crainte de Dieu.
Le mot : crainte de Dieu, nous glace ; nous aimons parler d’amour de Dieu, et non pas de crainte, et nous avons raison. Cependant il est une crainte que nous ne pouvons pas récuser.
I. – La crainte, don du Saint-Esprit
Il est une crainte qui n’est autre chose que la peur, la passion de la peur, passion peu honorable et purement humaine. Il y a de pauvres âmes qui craignent ainsi Dieu et qui, par peur, se cachent de lui. Adam et Eve eurent peur au paradis terrestre, parce qu’ils avaient péché; de même le serviteur infidèle qui craignant la sévérité de son maître, cacha son talent. Telle fut la crainte de saint Pierre, qui prit peur d’une servante et renia son Maître. Cette peur nous fait pécher, elle est mauvaise: elle n’a pas ses entrées dans le royaume de Dieu.
Il est une autre crainte, celle des serviteurs. Lorsque cette crainte, appelée crainte servile, est le seul motif de nos bonnes actions, elle les vicie à fond. C’est le fait de celui qui ne servirait Dieu que par crainte de ses jugements et de l’enfer, et qui dirait: S’il n’y avait pas d’enfer, je mènerais autrement ma vie. Cette crainte servile est mauvaise, capable d’engendrer des péchés…
Il est cependant une certaine crainte de serviteur, crainte des jugements de Dieu, de ses châtiments, qui peut être utilisée pour de bonnes fins. Cette crainte peut nous aider, nous retenir dans certains cas. On l’utilise dans l’éducation des enfants, par exemple, qui ne sont pas encore accessibles aux motifs élevés. Lorsque l’amour de Dieu n’en est pas exclu, quand elle n’est pas le motif unique, cette crainte est un moyen, elle a sa bonté; elle fait certaines conversions, et peut retenir dans la vraie voie. Le Concile de Trente la déclare un don de Dieu, contre les Protestants.
Il y a enfin la crainte filiale, celle des enfants. Lorsqu’une âme aime vraiment Dieu de tout son cœur, voyant en lui la Bonté parfaite, l’unique Bien, sachant qu’il est son Père qui L’aime, elle ne laisse pas de voir cependant combien il est grand, majestueux, enfermé dans son secret impénétrable; avec ses redoutables, jugements redoutables, sa toute-puissance infinie. Que fera-t-elle entre ces deux perspectives: un Dieu terrible et un Dieu Père? De quel côté se tournera le mouvement de son cœur? Lui faudra-t-il, à cause de sa majesté, fuir son Père? Ou rejeter toute crainte à cause de sa bonté, qui n’empêche cependant pas sa justice? Si vraiment elle aime Dieu, elle n’a qu’un seul parti à prendre: se rejeter du côté de son Père. Que peut-elle craindre, en effet, sinon d’être séparée de lui? Elle craindra donc parce que Dieu est saint, et qu’elle est pécheresse; parce qu’il est grand, et qu’elle est si petite. Mais ce sera la crainte d’un enfant pour son Père qu’elle sait bon, et elle en viendra à se jeter entre ses bras pour se rassurer contre sa grandeur même. Cette crainte n’oublie pas sans doute la majesté de Dieu, sa justice et ses châtiments, mais elle se retourne en affection, en un désir plus ardent de lui appartenir, de ne jamais être séparée de lui. Quelle différence entre cette crainte d’être séparé de Dieu et la crainte servile qui ne fait obéir à ses commandements que par peur de lui!
La crainte filiale dans son fond est faite d’amour. Elle est crainte toujours: on a peur d’être indigne de la majesté, de la perfection, de la sainteté de Dieu; mais c’est une crainte inspirée par l’amour. C’est cette crainte qu’inspire le Saint-Esprit quand nous mettons en acte notre don de Crainte, lequel ne se trouve que dans l’âme qui aime Dieu.
Cette inspiration de crainte est intimement liée, on le voit, avec ce que nous appelons la piété, cette partie de la vertu de religion par laquelle nous regardons Dieu comme un Père. C’est pourquoi, au dire de saint Thomas, le don de Crainte est un des auxiliaires de la vertu de religion. Les âmes vraiment pieuses, qui regardent Dieu comme un Père, reçoivent de l’inspiration du don de Crainte une surabondance de force pour adhérer à leur Père.
II. – Les effets du don de crainte
De cet état d’une âme soumise à l’action de l’Esprit de Crainte, il résulte qu’elle s’abandonne à Dieu, qu’elle se met complètement dans ses mains. «Seigneur, dit-elle, prenez-moi, saisissez-vous de moi, je vous appartiens, tenez-moi, serrez-moi pour que je ne puisse pas me séparer de vous.» Cet abandon, cette remise de tout notre être avec toutes ses énergies entre les mains de Dieu afin qu’il s’en empare, c’est l’effet immédiat du don de Crainte.
Or, cela : être bien en mains, c’est la qualité maîtresse d’un bon instrument. Même avec un instrument défectueux, si nous l’avons bien en mains, nous ferons plus qu’avec un instrument plus perfectionné, plus précieux, mais que nous n’aurons pas bien en mains, qui pourra convenir pour d’autres, mais ne sera pas à notre taille, avec lequel nous ne serons pas à l’aise.
Le gouvernement du Saint-Esprit a ceci de spécial, nous l’avons vu, que, par les dons, Dieu se sert de nous comme d’instruments. Il nous gouverne lui-même par ses inspirations. Le don de Crainte est ainsi le premier dans l’ordre du perfectionnement de l’âme. «La crainte est le commencement de la Sagesse (Ps. CX, 10).» En effet, de même qu’avant de faire quelque chose il faut que nous ayons en mains l’instrument, que l’ouvrier prend d’abord son outil, de même, avant de nous travailler par ses inspirations, le Saint-Esprit s’empare de nous, Tout à l’heure, ce sera la Force, la Piété, la Science, le Conseil, l’Intelligence, la Sagesse. Actuellement, nous n’en sommes qu’au début et ce commencement est la remise de nous-mêmes entre les mains du Saint-Esprit qui, par des ascensions successives, nous conduira jusqu’à la Sagesse.
C’est en opérant cette remise de nous-mêmes entre les mains de Dieu, que le don de Crainte devient l’auxiliaire de la vertu théologale d’espérance. L’espérance est une vertu par laquelle nous comptons recevoir la béatitude éternelle, appuyés sur le secours divin. Ce n’est pas en nous-mêmes que nous espérons, c’est peu en nos mérites; nous comptons uniquement sur le secours divin, qui est le meilleur de nos mérites, Seul, en effet, le secours divin est proportionné à la béatitude. Ainsi, en nous mettant sous l’emprise du secours divin, le don de Crainte est l’auxiliaire de l’Espérance avec laquelle il s’harmonise. Etant bien en mains de Dieu, nous sommes bien placés pour recevoir son secours et obtenir par lui le paradis.
Mais entrons plus avant dans les activités du don de Crainte.
Qu’avons-nous à craindre? Pourquoi craignons-nous Dieu ? A cause d’une seule chose: parce que nous avons en nous, par notre volonté, notre liberté, le terrible pouvoir de nous séparer de lui. C’est donc moins Dieu que nous craignons, que notre volonté pécheresse. L’effet du don de Crainte sera de nous retourner, avec la toute-puissance de l’inspiration du Saint-Esprit, vers notre volonté perverse pour la combattre, y renoncer, l’anéantir en crucifiant notre chair selon le mot du psaume : « Transpercez mes chairs par la crainte (Ps. CXVIII, 120). » Quand on craint d’échapper à Dieu, on craint le péché et tout ce qui est occasion de péché : nos vices et jusqu’à nos petites défaillances, faiblesses, impuissances.
Nous avons expérimenté cet effet du don de Crainte après une bonne confession: peut-être avions-nous fait quelque faute plus grave, et la considérant avec amertume sous le regard de Dieu, sentant Dieu tout près de nous, au bout de notre acte de foi, nous le regardions comme un Père et nous disions : Comment ai-je pu faire cela à mon Père ? Et pour une aussi petite chose me séparer de lui? Nous éprouvions un sentiment de contrition, nous avions ce cœur brisé qui voudrait anéantir sa faute, qui la déteste par amour de Dieu…
Dans le sacrement de pénitence, le don de Crainte agit à son suprême degré pour toutes les âmes. Pendant et après l’absolution, c’est toujours sous l’influence de la crainte filiale que nous sommes : l’Esprit de Crainte nous inspire la pénitence, le regret de nos fautes, et par suite le désir de lutter contre ces fautes pour les combattre.
Saint Thomas nous déclare encore que le don de Crainte est un auxiliaire puissant de la vertu de tempérance. Ceux qui craignent vraiment Dieu, en enfants, à cause des fautes dont ils voient dans leur chair la source toujours renaissante, sont tempérants, pénitents, sobres, humbles. La tempérance n’a pas de meilleur auxiliaire que cet Esprit de Crainte qui nous met en garde contre la volonté pécheresse.
Ce don de Crainte est donc un aide, tantôt pour la piété qu’il favorise, tantôt pour l’espérance qu’il accentue, tantôt pour la tempérance qu’il fait régner.
Quand l’âme, ayant reçu ce don de Crainte et redoutant d’être séparée de Dieu, s’est remise totalement entre ses mains, pour qu’il ne la lâche pas, et fasse d’elle ce qu’il veut, quand elle s’est mise à fuir le péché et ses occasions, elle est entrée dans l’état des âmes timorées. Le mot latin « timor » veut dire crainte, L’âme timorée est craintive selon le Saint-Esprit.
Elle n’est pas scrupuleuse, car le scrupule n’a rien à faire avec le don de Crainte; il est une infirmité, une épreuve naturelle ou surnaturelle.
Cette âme n’a pas non plus une conscience trop large, quoiqu’elle ait une certaine largeur d’esprit, mais qui ne va pas jusqu’au mépris des petites choses. Elle est établie d’emblée dans un juste milieu, à égale distance d’une crainte exagérée et d’une trop grande largeur de conscience; elle a une conscience juste, timorée.
Il est des âmes ainsi remarquables par la rectitude de leur tenue; elles sont au point, justes, éloignées de tout excès; elles sont aimables, agréables même, mais sans laisser-aller, ayant le sentiment qu’elles sont tenues; ce sentiment anime leurs pensées, leurs jugements, leurs manières de faire; leur attitude est un modèle. Ce qui les tient, c’est la véritable crainte, la crainte selon le Saint-Esprit; crainte qui ne glace pas d’épouvante puisqu’elle est filiale, mais qui tient en respect et empêche de céder à l’entraînement de la nature. Elles sont tenues par l’Esprit-Saint dans ce juste milieu, qu’avec nos propres vues il nous est si difficile de déterminer. Il les y a établies d’emblée.
III. – Degrés de l’Esprit de crainte
Au fur et à mesure que notre amour va grandissant, ce don de Crainte nous trouve plus dociles. L’âme s’épanouit. Ce qui restait de crainte un peu raide se fond, la confiance déborde. Car la crainte filiale a des degrés; au bas il s’agit encore de se morigéner; mais l’âme s’épanouit de plus en plus, et elle dit avec joie ces paroles du psaume des Complies: « Celui qui habite dans le secours du Seigneur a sa demeure sous sa protection »; et encore : « Vous espérerez sous ses ailles » (Ps. XC 1 et 4), dans le sens où Notre-Seigneur se comparait à la mère qui couve ses poussins. Dieu est devenu cette mère et, protégée par ses ailes, l’âme ne conserve de la crainte qu’une transe d’amour, un frisson d’admiration : c’est la suprême transfiguration de la crainte.
Ainsi nous apparaît sainte Rose, tout épanouie comme une rose tremblante au sommet de sa tige; elle fut pourtant une rude pénitente, elle a exploré tous les degrés de la crainte, mais, dans son épanouissement, ce n’est plus que la fille du Père.
Ainsi sont les anges devant la majesté de Dieu, Ils sont heureux, mais ils chantent nuit et jour : « Il est Saint », « Sanctus », entrant toujours plus dans le mystère de sa sainteté et se trouvant en sa présence si imparfaits, si petits… Ils restent saisis d’une transe d’admiration qui est le suprême aboutissement du don de Crainte, dans l’état de gloire. Emotion douce puisqu’elle a pour objet la majesté qui reste sur le visage d’un Père.
Vivons dans cette crainte et tâchons d’en éprouver tous les degrés. Le Saint-Esprit, au fond de notre âme, cherche à nous l’inspirer, à enflammer notre cœur d’amour filial; de crainte d’échapper aux mains de notre Père, de crainte de la moindre occasion de faute. Ouvrons nos âmes, tendons la voile généreusement, avec confiance. Cela dépend de nous, car c’est à nous, avec le secours ordinaire de la grâce, d’user de nos dons habituels. Et l’Esprit divin soufflera. Par son souffle, nous serons délivrés d’une multitude de complications dans lesquelles nous nous débattons. Nous gémissons de nous voir irritables, indociles, paresseux dans la prière…; nous luttons ici et là, nous nous repentons, nous sommes pardonnés, nous nous maintenons un certain temps, puis nous retombons; il y a des disputes, des tentations obscures dans lesquelles nous nous débattons. C’est bien, il faut le faire. La vénérable Agnès, de Langeac a dit : « Il faut un bon combat à chaque tentation. » Cependant, ne voudrions-nous pas trop agir, et tout seuls? Puisque le Saint-Esprit veut bien prendre le gouvernement de nos vies, usons de lui : nous arriverons plus vite et plus efficacement au même résultat que par des luttes.
Il faut pour cela aimer davantage. Il faut que le Bon Dieu soit tout pour nous, que nous l’aimions par-dessus tout. Est-ce une peine d’aimer? Il est vrai, Dieu est déconcertant. Même dans l’Eucharistie, nous ne le voyons pas et nous ne devons pas le voir; il nous faut acheter l’éternité. Mais cependant, il y a des heures où nous pouvons percer le voile, éprouver sa douceur, entrer en intimité avec lui. Soyons ainsi toujours plus unis à Dieu, et nous ne ferons plus qu’un avec le Saint-Esprit : « Celui qui adhère à Dieu (par l’amour) ne fait plus qu’un même esprit avec lui. (I Cor., VI, 17) » Son Esprit se déverse dans une âme qui l’aime, et sous son empire nous marcherons allégrement de vertus en vertus. Si nous rencontrons des obstacles, nous passerons par-dessus, au lieu de les renverser un à un. La besogne est ainsi plus efficace et moins pénible. Essayons; mettons notre âme sous l’inspiration de l’Esprit d’amour, nous livrant davantage, en un mot, à l’action du Bon Dieu. Car « Dieu commence à régner dans une âme lorsque cette âme est sous l’inspiration du don de Crainte de Dieu qui fait les pauvres d’esprit ».
Chapitre II

La Béatitude de la Pauvreté
« Bienheureux les pauvres par l’esprit,
parce que le royaume des cieux leur appartient. »
(Matth., V, 3)
Au premier abord, on ne voit pas le rapport qui existe entre la pauvreté par l’esprit (ou pauvreté par aspiration) et le don de Crainte*. Quel est donc ce rapport entre cette pauvreté que nous inspire le Saint-Esprit et le don de Crainte ?
* On peut traduire « pauperes spiritu » ; pauvres par l’esprit, ou pauvres d’aspiration. En effet, il y a en présence deux esprits : l’esprit de Dieu et le nôtre. Si nous traduisons « spiritu » par : notre esprit, nous pouvons dire: pauvreté d’aspiration; si nous y voyons l’Esprit de Dieu, nous disons : pauvreté inspirée par l’Esprit de Dieu. Mais pauvreté d’aspiration et pauvreté par l’inspiration du Saint-Esprit, c’est tout un. Car, si notre esprit a des aspirations de pauvreté, c’est l’Esprit de Dieu qui les lui inspire.
I. – Don de crainte et pauvreté d’esprit
Rappelons nous que le don de Crainte n’est pas le don de crainte servile, qui est chez beaucoup un don de Dieu, mais qu’on trouve chez les pécheurs. Le don du Saint-Esprit au contraire ne se rencontre que dans les âmes qui aiment déjà Dieu; il a pour effet de nous rapprocher de Dieu comme d’un Père et, afin d’éviter de nous séparer de lui, de nous jeter dans ses mains pour faire de nous ce qu’il voudra.
La première chose que le Saint-Esprit fera sera de nous prémunir contre le seul obstacle sur la terre qui puisse nous faire quitter la volonté divine, à savoir, notre volonté pécheresse, notre amour du péché. Or, l’amour du péché se nourrit d’objets, sans quoi il ne peut pas vivre: le monde, nos propres passions lui fournissent les richesses avec lesquelles il entretient sa vie. Quel est cet aliment ? Saint Jean dit : « Tout ce qu’il y a sur la terre est concupiscence des yeux, concupiscence de l’esprit, concupiscence de la chair (I Jean, II, 16). » Il y a sur la terre, dans le monde – ce monde que Notre-Seigneur déteste –, des objets qui nous attirent et qui favorisent la concupiscence de la chair par les tentations inférieures, la concupiscence des yeux par les biens de ce monde, la concupiscence de l’esprit par l’orgueil, l’indépendance. Dans le monde, il n’y a pas autre chose, et c’est pourquoi Notre-Seigneur l’a haï, avec ces trois attraits qui tendent à soustraire au règne de Dieu, pour nous faire pécher, nos désirs, nos aspirations, notre volonté.
L’inspiration de la Crainte de Dieu nous arme contre notre volonté pécheresse, nous arme contre ces trois concupiscences qui vont vers les richesses du monde, en nous détachant des objets de ces concupiscences : détachement de la chair, détachement de l’indépendance immodérée, détachement des richesses. Or, cela, c’est l’esprit de pauvreté. Le mouvement de haine de notre volonté pécheresse, d’aversion pour tous les biens dont elle se nourrit, que nous inspire la crainte parfaite, se traduit par un sentiment, une volonté d’appauvrissement vis-à-vis de tous ces biens.
Quelle différence avec l’esprit du monde qui, dans une poursuite effrénée, se rue sur les plaisirs, les honneurs, l’indépendance, la fortune. L’Esprit de Dieu est une tendance justement opposée. Saint Paul dit : « Ce qui était pour moi – au point de vue humain – un gain, je l’ai regardé comme immondice (Philipp., III, 8). » Tel est le renversement que produit en nous l’Esprit de Crainte; ce qui est l’objet de nos désirs charnels devient pour nous un objet d’horreur; nous nous détournons parce que nous craignons, même en l’acceptant dans une mesure modique, de nous y agglutiner, et de nous séparer ainsi de Dieu notre Père, parce que nous craignons sa justice qui nous attend et que nous n’avons de refuge qu’en lui et de sécurité que dans cet esprit de pauvreté qu’il nous inspire vis-à-vis de tout ce qui pourrait nourrir notre volonté pécheresse.
Ainsi se raccorde le don de Crainte avec la béatitude des pauvres par l’esprit.
II. – Le mouvement essentiel du don de crainte
Voici un trait bien représentatif de ce que murmure au fond de l’âme l’Esprit de Crainte, lorsqu’il inspire ce sentiment, ce désir de pauvreté envers tout ce qui fait l’objet de la concupiscence humaine. Nous le trouvons dans la vie de saint Benoît-Joseph Labre, vie plus admirable qu’imitable et qui n’est pas celle d’un homme vivant en communauté. Ce saint avait un culte, une passion pour la pauvreté. Or, quand il mendiait et qu’on lui donnait quelque chose, au moment où on allait le servir, il disait : « Peu, peu », craignant toujours de recevoir trop et de faire des réserves. Lorsque ce pauvre de Dieu fut au moment de sa mort, il murmurait quelque chose; on se pencha pour l’entendre et on recueillit encore ces mots : « Peu, peu. »
C’est ce petit mot que, en face de toute concupiscence du monde, nous murmure le Saint-Esprit. Peu ! Ce qui est nécessaire suffit; le reste, il n’en est pas besoin. Saint Paul disait dans le même sens : « Ayant de quoi nous nourrir, soyons contents (I Tim., VI, 8). » La règle de saint Augustin veut que nous mettions notre étude à diminuer nos besoins plutôt qu’à augmenter nos ressources, et elle nous en estime plus heureux. C’est, sous toutes ces formes, la même inspiration de Dieu qui, par des touches divines, vient inspirer dans notre âme le désir d’appauvrissement des biens du monde. « Il nous inspire la négligence de toute créature, afin que le Créateur puisse être trouvé », dit l’Imitation, Et cela revient à ce que dit saint Augustin : « Toutes les fois que chez nous la concupiscence diminue, l’amour de Dieu augmente (St Aug. De Doctrina Christiana, III, ch. 10; Liber de Diversis Quaestionibus, 83, q. XXXVI). » L’amour de Dieu régnera pleinement quand la concupiscence sera nulle.
Mais il faut que ce mouvement de détachement, d’appauvrissement, provienne bien de l’inspiration du Saint-Esprit. Il ne faut pas qu’il provienne de la raison orgueilleuse; ainsi en fut-il pour Diogène qui, voyant un jour un homme boire dans ses mains, brisa le petit vase qu’il avait conservé comme indispensable, le jugeant désormais inutile; cet homme avait mis son orgueil dans son appauvrissement. C’est au contraire par amour de Dieu, sous l’inspiration divine de l’Esprit de Crainte, que nous nous éloignons du péché, de toute source du péché. Nous sommes les enfants de l’Esprit de crainte et nous avons en lui un auxiliaire dans nos combats.
III. – La pauvreté des aspirations, auxiliaire de l’état religieux
Cette lutte contre les trois concupiscences fait le fond de l’état religieux. L’état religieux n’est pas autre chose que l’amour éminent de Dieu qui va, non seulement jusqu’à s’abstenir de ce qui est contraire à l’amour de Dieu, le péché, mais à sacrifier même ce qui est permis et parfaitement légitime. Il s’établit par les vœux : vœux d’obéissance, de pauvreté, de chasteté, qui sont des engagements, que nous prenons solennellement pour toujours, de renoncer aux trois concupiscences : l’indépendance de la volonté, les biens de ce monde, le plaisir. Ainsi, par le détachement de ces choses, la promesse et la pratique quotidienne que nous en faisons, nous arrivons à maîtriser les concupiscences et à dégager l’amour supérieur de Dieu, de manière à toujours progresser dans cet amour.
L’Esprit de Crainte, pour autant qu’il nous inspire ce désir d’appauvrissement, est identique à l’esprit de l’état religieux. C’est le même esprit, sous deux formes. Si le Saint-Esprit seul nous inspire cet appauvrissement, c’est simplement la bonne vie chrétienne. Ce que recherche l’esprit religieux, c’est ce qu’inspire l’Esprit de Crainte.
Sous l’influence du don de Crainte, nous nous retrouvons donc dans le terre à terre de notre vie quotidienne, dans ces différents exercices, ces sacrifices que nous avons à faire, par la pratique des vœux, pour diminuer en nous l’attrait des objets de concupiscence. La matière de nos actes est la même, seul l’esprit diffère. Au lieu de lutter contre chaque détail pour acquérir l’esprit de dégagement vis-à-vis des objets de nos attaches, pour réprimer nos pensées d’orgueil, notre esprit d’indépendance, au lieu de chercher à réduire les difficultés une à une, nous recevons l’Esprit de Dieu qui, fondé sur un plus grand amour, nous inspire un détachement général. Il nous murmure ce mot : Peu, peu, en quoi que ce soit. S’il s’agit d’indépendance : peu; d’attachement à nos aises et à nos facilités : peu; de concupiscence du cœur, d’affection humaine : peu… En tous les domaines : peu, Il nous instruit sur l’ensemble, non pas sur un détail. Il nous pousse avec une insistance toute-puissante, et si nous lui livrons l’entrée, nous irons jusqu’au bout de la perfection. Sa touche diffère du travail de mineur que nous sommes obligés de faire nous-mêmes habituellement : détacher chaque jour, bloc par bloc, dans l’obscurité de la foi, par devoir, tout ce qui s’oppose à l’union divine. Ce travail est excellent cependant et nécessaire, car le Saint-Esprit n’est pas obligé de toujours agir en nous selon ses dons. Mais si l’âme vit dans son atmosphère, aimant de plus en plus, se mettant toujours plus en ses mains, elle deviendra de plus en plus impressionnable, elle éprouvera un désir général et puissant d’appauvrissement et arrivera ainsi aux petits détachements de la vie religieuse.
Tous nos grands saints en étaient là. Lorsque saint Dominique voyait les pitances des frères trop fortes à son gré, les bâtiments trop confortables, son cœur s’exhalait fortement. A un chapitre, il voulait qu’on laissât l’administration des biens aux frères convers afin de favoriser le dépouillement. Après l’établissement des constitutions, il demanda à ses frères d’accepter sa démission, il ne voulait pas être maître : cela le préoccupait. Peu, disait-il à sa manière, qui allait jusqu’à laisser tout pour partir chez les Cumans, au bout du monde.
Saint François d’Assise est le type de l’amant de la pauvreté, il était vraiment le pauvre du Bon Dieu, travaillé par l’esprit d’appauvrissement; c’était comme un souffle violent partant du fond de son âme et l’accompagnant toujours, il veut que lui et les siens soient toujours plus détachés à tous les points de vue: pauvres dans la nourriture, le vêtement, les demeures, se faisant mendiants. Il ne veut en rien avoir affaire avec tout ce qui est l’objet de la concupiscence.
Notons qu’il ne s’agit pas ici de pauvreté sous forme de vertu, par laquelle on fait des sacrifices. Cette forme est excellente. Mais c’est ici la pauvreté qui vient du Saint-Esprit; c’est comme un souffle qui dessèche, qui pousse le cœur au détachement.
Notre Seigneur est le modèle; il nous prêche la pauvreté sous toutes ses formes : « Que celui qui veut venir après moi, dit-Il, se renonce, qu’il vende ses biens… Et qu’il me suive. » Il veut nous inculquer cet esprit fondamental. L’Esprit de Crainte nous le fait retrouver, il nous le communique comme conséquence de l’amour, C’est cet esprit d’appauvrissement total qui veut que, tout en gardant ce qui est nécessaire pour faire notre œuvre, nous n’y soyons pas attachés et nous nous dépouillions du reste.
IV. – Pratique
Voyons quelques-uns des devoirs qui sont la conséquence de cet esprit de pauvreté.
1.        Les biens matériels. – L’esprit de propriété n’a pas beaucoup de matière dans une communauté. Cependant, même dans les mieux régies, il y a des reprises quelquefois sur les biens possédés : ce ne sont pas des choses considérables, mais on n’en a pas fait remise aux mains des supérieurs, on n’a pas demandé les permissions nécessaires. Certes, ce n’était pas grand-chose que ce morceau d’étoffe qu’un religieux de saint Bernard avait gardé pour rapiécer son habit. Cependant, le saint fit venir ce religieux au milieu de la communauté, à Cîteaux, et lui donna une correction formidable. Saint Bernard n’avait pas de cruauté, mais il avait le sens de cet esprit d’appauvrissement qui est au cœur de l’Évangile; il se disait : Si je faiblis, nous seront désorientés; le Christ a dit d’être pauvres, nous l’avons accepté par nos vœux, et ce fait est un véritable scandale. – C’est là un exemple, et les exemples sont précieux en ce qu’ils mettent les choses à leur maximum d’intensité.
En matière de pauvreté, il faut donc ne rien posséder, sinon avec permission. Il faut même, vis-à-vis de ce qu’on possède, être détaché. Si donc il y a des intrusions, des accaparements, si on nous prend ce qui est à notre usage, nous ne devons pas entrer en état d’indignation, manquer à la charité, avoir des pensées amères, comme il arrive parfois, quand on nous arrache les pauvres petits biens de ce monde qui nous sont laissés.
2.       Les honneurs et les distinctions. – Dans la vie religieuse, rares sont les occasions de s’élever aux honneurs et aux distinctions, et les supérieurs eux-mêmes sont avertis par la règle qu’ils ne sont pas des maîtres, mais plutôt des pères qui doivent être heureux de se mettre au service des autres. Cependant, il peut y avoir quelquefois des sentiments d’élévation. D’abord intérieurs: nous cherchons à nous relever à nos propres yeux, parfois en abaissant les autres. Ensuite, nous affirmons même au dehors nos capacités, par notre confiance en nos jugements, nos appréciations. Voilà notre naturel, nous sommes des créatures humaines et non des anges. Mais en face, le Saint-Esprit murmure le mot de l’Imitation: Aime à être inconnu et compté pour rien. C’est sous une autre forme la pensée du bienheureux Labre: Peu. Peu d’honneurs, peu d’estime, au point de vue même de la valeur de notre jugement, afin de ne pas donner un aliment à notre concupiscence, de ne pas alimenter notre volonté pécheresse, par crainte de commencer une séparation d’avec Dieu. Tel est l’objet du don de Crainte. Plus nous nous détacherons, plus nous serons assurés de ne pas nous séparer de Dieu. Lui seul compte; nous ne devons pas alimenter la concupiscence de l’orgueil.
3.       L’obéissance. – Nous ne sommes pas faits pour obéir, mais pour commander à notre rang, sous le gouvernement de Dieu, à qui seul nous devons en définitive obéissance. Cependant, nous n’avons pas voulu conserver la maîtrise personnelle de nos actes; nous avons vu qu’il y avait dans cette maîtrise un piège, et qu’en nous fiant à notre vue pour nous conduire, nous serions mal conduits: nous avons fait, par nos vœux, abdication de notre liberté, nous ne nous appartenons plus pour tout ce que nous impose notre Règle, pour le fond même de notre vie. Nous pourrons bien encore remuer quelques petites pailles dans des détails qui ne sont pas prévus par la Règle. Mais pour le fond, tout est prévu; notre supérieur peut exiger tous les renoncements à notre volonté propre. Si nous avions l’esprit d’appauvrissement, nous irions au-devant de ces renoncements, il n’y aurait plus besoin du commandement des supérieurs pour nous y pousser: nous chercherions de plus en plus la soumission, la dépendance sous toutes ses formes. En suivant les inspirations du Saint-Esprit, nous serions portés à faire, au point de vue de l’obéissance, plutôt plus que moins, avec toutefois les réserves de la prudence… Jamais les inspirations du Sainte Esprit ne vont contre les lois certaines de la prudence, pas plus que contre l’obéissance ou contre la Règle. C’est le Saint-Esprit qui nous a donné la Règle, qui nous a donné la prudence; il ne peut pas nous inspirer de nous en détacher. Ceci s’applique en toute matière, mais c’est surtout en matière de pauvreté qu’on pourrait être porté à être imprudent.
4.      Les affections humaines. – Enfin, nous ne devons pas laisser libre cours aux pensées d’affection, aux regrets des affections humaines. C’est la pauvreté du cœur qui nous met au-dessus des atteintes qui nous peuvent venir par les affections, et de celles, plus inférieures, qui nous peuvent venir par le chemin des sens… L’âme pénitente s’écarte des choses douces pour se complaire dans les amères, par amour pour Dieu, afin d’éviter d’être jamais séparée de lui.
Cet esprit de pauvreté tient en peu de chose, il est comme le grain de sénevé de l’Évangile. Il se contente de nous murmurer, tout au fond, ce tout petit mot: peu. Mais ce petit mot est quelque chose de très puissant. Par lui, nous sommes prémunis contre toute concupiscence, avant que l’occasion se présente, et si elle se présente, de suite, nous sommes en bonne forme pour la repousser, Il est au fond de nous-même, cet Esprit, comme un flair, un tact qui nous avertit des occasions d’alimenter notre volonté pécheresse, d’enrichir nos concupiscences, de courir le risque de nous séparer de Dieu, et qui aussitôt nous en retire en nous faisant dire: peu, le moins possible. Cela sans exagération toutefois, selon la voie commune; la manière vertueuse qui est pratiquée autour de nous, Tel est l’Esprit de Dieu, le don de Crainte.
Les âmes qui, dans la vie religieuse en particulier, sont très sensibles aux touches de cet Esprit et qui, partant, recherchent toujours moins que plus, en toute matière temporelle, auront une grande récompense. « Bienheureux ceux qui sont pauvres par l’esprit, parce que le royaume des cieux est à eux. » Ces âmes n’ont qu’à persévérer, elles sont déjà dans le chemin infaillible; même si elles ne les tiennent pas encore d’une façon définitive, les richesses des cieux sont à elles cependant. Ces âmes ont accepté l’esprit d’appauvrissement, elles l’ont conservé, elles ont dit : Je regarde tout le créé comme immondice, je ne veux plus avoir de commerce avec les richesses inférieures; tout leur trésor est en Dieu, elles possèdent le royaume des cieux ! Ce n’est sans doute qu’un commencement, un don inférieur. Mais le Saint-Esprit qui les tient sous son souffle ne les abandonnera pas, et, par ses autres inspirations, les faisant monter de perfection en perfection, il les conduira jusqu’à la possession définitive du royaume des cieux dont la pauvreté en esprit renferme déjà l’espérance certaine.
Chapitre III

Le don de Force
« Que Dieu vous accorde d’être fortifiés
par la force qui vient du Saint Esprit,
de manière à devenir des âmes intérieures. »
(Ephès, II, 16)
Nous voici dans les mains de Dieu par le don de Crainte. Il nous a inspiré ce refuge vers lui, le Père tout-puissant, de manière que nous soyons de bons instruments dans sa main. Il va maintenant pouvoir faire quelque chose de nous, son œuvre, nous faire monter par les voies de la vie intérieure jusqu’à la vie éternelle.
Lorsqu’on a un outil bien en main, on attaque la besogne, et la qualité de cette attaque, c’est la force, la vigueur. Et donc, tout naturellement, c’est le don de Force qui doit être utilisé après celui de Crainte, afin que, par l’Esprit-Saint, nous puissions faire notre tâche vigoureusement, nous défendre contre les obstacles et nous frayer un chemin jusqu’à la vie éternelle consommée.
I. – La vertu de Force
La force est une vertu de la plus haute importance dans la vie chrétienne. Elle est d’ailleurs importante pour tout. Il ne suffit pas que nous ayons des pensées très hautes, des désirs fervents, si, au service de ces pensées et de ces désirs, nous n’avons pas en mains une volonté forte. Notre-Seigneur n’a pas manqué de nous le dire. Quand il fait l’éloge du Précurseur, il reste comme en admiration devant lui. Il dit : « Qu’êtes-vous allé voir dans le désert ? Un roseau agité par le vent ? » Mais qu’y a-t-il de commun entre un faible roseau et celui dont la voix tonnait dans le désert ? – Non, Jean-Baptiste est un fort.
Quand Notre-Seigneur lui-même ouvre la bouche pour prononcer le discours sur la montagne, « il parlait, dit l’Évangile, comme, celui qui a la puissance, et non pas comme les scribes et les pharisiens (Matth., VII, 29) ». Jésus fut un fort. Fort dans son agonie pour la supporter et, se relevant de sa tristesse, pour fixer la volonté de son Père. Il a marché, gardant sa force devant Pilate, devant. Hérode, devant la foule en délire. Et au dernier moment, sa tâche finie, n’a-t-il pas dit, rendant son âme à son Père dans un acte suprême de possession de lui-même : « Je remets mon âme entre vos mains » ?
Notre-Seigneur avait la force à sa source; mais nous pouvons l’imiter à notre degré. Il aimait à faire l’éloge de la force : « Lorsqu’un homme fort et bien armé garde sa maison, dit-il, tout est en paix (Luc, XI, 21). » C’est l’image du juste qui a la vertu de force; il garde sa maison, il est fort, tout ce qu’il possède est en paix; il n’y a pas de tentation, d’embûches assez puissantes contre un homme suffisamment armé. Par contraste, nous voyons Notre-Seigneur juger la faiblesse. Montrant le faible, celui qui n’est pas aussi bien armé : « Que le roi compte, dit-il, si avec cinq mille hommes il peut aller à la rencontre de celui qui vient à lui avec vingt mille; sinon qu’il demande la paix » (Luc, XVI, 31). Quand il s’agit de notre vie intérieure, demander la paix, c’est renoncer.
La force est donc nécessaire. Et lorsqu’elle est au service de la vérité, du droit, de la volonté de faire le bien, il n’y a pas de plus grande ouvrière de travail, comme aussi de plus grande protectrice des travaux accomplis. Il faut être fort pour créer une œuvre et pour la protéger.
Pour cela, le Saint-Esprit, parmi les dons qu’il nous donne avec la grâce, a mis en nous la vertu de force. La force peut être une vertu humaine, acquise par les actes répétés de ceux qui combattent, travaillent à mener une vie honnête, à accomplir les œuvres qui les sollicitent. Cette vertu doit être autrement grande quand il s’agit d’accomplir, avec des moyens humains, une volonté et une intelligence humaines, des passions humaines, l’œuvre de notre salut, si élevée et qui rencontre tant de dangers. Aussi, pour que l’enfant de Dieu ne soit pas, lorsqu’il entrera en usage de la raison, à la merci des obstacles qui pourront l’assaillir, Dieu lui a donné au baptême, avec la grâce sanctifiante, une vertu de force; elle se trouve en lui toute formée, il n’aura qu’à la faire grandir. Le chrétien est déjà un fort; il a la vertu de force, il peut travailler, lutter. Et il est bon d’être ainsi convaincu que si l’on est faible, si l’on ne fait pas tout ce que l’on peut pour accomplir le devoir, c’est que l’on n’a pas utilisé cette ressource mise en nous par Dieu : la vertu de force.
II. – Le courage chrétien
Le Saint-Esprit nous a donné la force surnaturelle qui nous était nécessaire. Nous devons donc agrandir nos désirs à la hauteur de la prédestination divine. L’âme chrétienne la plus humble a une très haute destinée : elle doit devenir une élue, une sainte du ciel, c’est le but que Dieu veut pour elle. Il nous a prédestinés, dit saint Paul, dans le Christ Jésus Notre-Seigneur, afin que nous soyons saints et immaculés.(Ephès., I, 4)
Il ne faut pas d’âmes pusillanimes, petites, qui se contentent d’un petit lot, qui se fassent une petite vie dans la grande vie chrétienne. Il faut des âmes à la hauteur du but, âmes vigoureuses, ne reculant pas, n’hésitant pas, mais donnant leur plein, disant: Je dois aller jusqu’au ciel, ma vie est une préparation à la hauteur de vie éternelle. Des âmes magnanimes! Là magnanimité, la grandeur d’âme, est la première forme que prend la vertu de force dans un cœur chrétien. Soyons de ces âmes, voyons la fureur des hommes pour arriver à la première place: c’est l’ambition, toujours petite, parce que son but est sur la terre. Nous devons la transposer, mettre nos désirs, nos projets à la hauteur du but fixé par Dieu.
Mais ce n’est pas tout. Quand nos désirs sont à la hauteur, il faut mettre la main à l’œuvre pour que chaque jour nos activités soient aussi à la hauteur. C’est l’œuvre de la vertu, vertu qui progresse. Pour remplir nos devoirs de chrétiens, les devoirs de notre vie religieuse, il faut les attaquer vigoureusement. Cette nouvelle tâche de la force s’appelle le courage chrétien.
Lorsqu’on est en face d’une tâche, pour ne pas se laisser rebuter, mais pour l’aborder, la commencer par le commencement et la poursuivre avec vigueur, il faut une âme courageuse. Pour se donner à sa tâche de chrétien, et pour s’appliquer à chaque chose comme la conscience montre qu’elle doit être faite, il faut une grande vertu. C’est avec le courage qu’on fait les œuvres, et il n’y a pas d’œuvre qui ne soit le fruit d’un courage qui s’est dépensé sans compter.
Pour nous, le devoir se présente sous une forme austère, difficile à la longue, celle de la régularité. Nous avons une règle qui nous trace nos devoirs, ceux de notre vie intérieure, ceux de notre vie de communauté, de notre vie d’apostolat, ceux de nos différents emplois, Nous sommes ainsi en face d’une multitude de devoirs qui sont catalogués, et, à tout instant, sans trêve, nous sommes en présence d’un exercice à accomplir. Rien ne demande plus de courage que cet exercice de la régularité. Celui qui s’y montre fidèle peut vraiment se dire: J’ai fait mon devoir. Cette conscience du devoir accompli est la récompense donnée aux âmes courageuses. Il ne faut pourtant pas forcer la note: vouloir, par exemple, avec une santé débile, remplir de lourdes tâches. Il faut tenir compte des possibilités et demander des permissions qui mettent des limites aux devoirs. Mais même avec les dispenses et les impossibilités, il nous en reste assez. Nous ne pouvons, sans être très courageux, tendre à notre fin sublime comme nous devons y tendre. Pratiquer cette régularité sans négligences, sans infidélités dans les petites choses, c’est éprouvant; mais c’est sanctifiant, parce que dans tous ces efforts il passe de l’amour de Dieu; sans cet amour, nous ne serions pas courageux. Ainsi, tous nos actes méritent-ils excellemment par ce courage.
Il est du courage chrétien un autre aspect plus ingrat, plus difficile, plus méritoire aussi que le premier, encore qu’il paraisse faire moins. Il faut du courage pour travailler; encore voit-on la réussite de ses œuvres. Mais quand on souffre, on ne voit rien. Il ne s’agit plus d’attaquer, mais de supporter la douleur physique qui nous empêche de nous dépenser dans nos activités les plus chères; supporter les peines de l’esprit, provoquées par les obscurités de la foi, ou les scrupules, ou la lassitude, l’ennui, la dépression, peines que Notre-Seigneur a éprouvées dans son agonie, quand il disait : « Mon âme est triste jusqu’à la mort. » Les peines de cœur qui nous font parfois ployer dans l’angoisse, à propos de ceux que nous aimons, à propos des êtres chers que nous avons laissés… Notre vie est remplie de peines de toutes sortes. Peines qui nous viennent de nos péchés, de nos infirmités, des personnes qui sont autour de nous et qui, justement ou injustement, nous sont à charge. Des obstacles extérieurs se dressent contre nous, nos ennemis triomphent. Notre âme est opprimée. Des pièges nous sont tendus pour nous entraîner vers le mal ou vers le moindre bien. Il faut du courage pour supporter, pour résister, pour tenir, pour maîtriser son âme, afin qu’elle reste tranquille sous le regard de Dieu, pour la posséder, comme dit Notre-Seigneur : « Dans votre souffrance, vous posséderez votre âme » (Luc. XXI, 19). Aller jusqu’au bout, sans faiblesse, en faisant la volonté de Dieu, et mériter la vie éternelle, c’est l’œuvre de la force.
Enfin, ce n’est pas seulement pendant un instant qu’il faut avoir de grandes vues et user de courage pour travailler et pour : supporter; c’est pendant toute une vie, minute après minute. Et la vie dure, et les obstacles se renouvellent. Une autre vertu doit couronner la force : la persévérance, vertu qui ne se lasse pas, qui se retrouve toujours agissante.
Le Saint-Esprit nous donne le germe de cette force au baptême avec la grâce sanctifiante et dans elle. Avec cette énergie qui procède de l’amour de Dieu et avec l’amour de Dieu, nous pouvons aller jusqu’au martyre, l’acte suprême qui puisse survenir dans une vie humaine : se laisser percer, brûler, arracher les membres sans murmurer, en tenant son cœur fixé au ciel.
III. – Nécessité du don de Force
Précisément, la hauteur du but et ce quelque chose de tendre que doit avoir notre force pour réussir sont pour l’âme une source de difficultés, une occasion de faiblesse. Nous savons que la grâce est toute-puissante et qu’elle ne nous manque jamais; mais nous ne la possédons pas avec cette confirmation qu’elle aura dans le ciel, elle est en nous si exposée à des défaillances, que nous pouvons la perdre. Les périls sont si grands, la tâche est si haute, que nous avons lieu de craindre, si nous gardons seuls, même avec les énergies divines de la vertu de Force, la direction de notre vie. Nos bonnes volontés sont au-dessous de notre tache. Nous l’éprouvons bien quand, à la suite d’une lumière reçue, d’une bonne confession, d’une retraite, nous nous sommes proposé une chose précise qui demandait du courage : nous nous sommes mis à l’œuvre après avoir demandé le secours divin, et nous n’avons pas réussi. Il fallait quelque chose de plus, un secours plus divin encore.
Le Saint-Esprit a pitié de notre faiblesse; il ne veut pas nous laisser seuls maîtres de l’énergie qu’il nous donne, il la complète par un don. Le don de Force vient en aide à notre vertu de force. Le don n’est plus fondé sur des énergies possédées par nous d’une façon permanente, et dont nous pouvons user ou ne pas user – encore qu’il nous appartienne de tendre notre voile –, il vient du Saint-Esprit, et quand le Saint-Esprit s’empare de nous, nous sommes irrésistiblement poussés, et non plus soumis aux aléas et aux vacillations de notre gouvernement personnel.
IV. – Effets du don de Force
C’est le contraste que nous voyons chez les Apôtres avant et après la venue de l’Esprit-Saint. Si l’on voulait dépeindre les êtres les plus peureux, les plus couards, les plus timides du monde, il n’y aurait qu’à regarder les Apôtres dans l’Évangile : ils ont peur de tout. Pierre donne bien l’illusion de la force, mais c’est de l’impulsion; il tire son glaive, coupe l’oreille d’un soldat : c’est bien de cela qu’il s’agit ! L’instant d’après, il se sauve devant une servante. Il est absent du crucifiement; « il suivait de très loin », est-il dit (Marc, XIV, 54). Tous les Apôtres ont fui. Et pourtant nous pouvons penser qu’ils avaient la grâce divine, la vertu de force, la charité. Notre-Seigneur les appelait ses amis, mais ils n’avaient pas reçu le Saint-Esprit. Quand une fois ils l’ont reçu, nous les retrouvons pleins de courage. Ces bateliers, qui ne savaient pas parler ni se tenir, sont maintenant en face des puissants, des étrangers et ne se troublent pas; ils parlent avec assurance au milieu d’une foule d’hommes et les retournent comme un gant. Pierre qui a tremblé devant une servante ne craint plus devant le grand prêtre lui-même: «Nous ne pouvons pas, lui dit-il, ne pas dire ce que nous avons vu et entendus (Act., IV, 20).» Et encore : « Il vaut mieux obéir à Dieu qu’aux hommes (Act., V, 29). » Quelle différence entre la vertu avec ses retours et ses difficultés, et le don qui communique cet élan! Le Saint-Esprit s’est emparé des Apôtres et en a fait des lions. Il les a guidés toute leur vie. En tombant sur eux et aussi sur saint Paul, il nous a procuré ce grand œuvre de l’expansion du christianisme, et c’est pourquoi nous sommes sauvés, ils y ont perdu leur vie, mais leur sang fut une semence de chrétiens.
On peut tout espérer quand on voit cette transformation. Le principe de la Force du Saint-Esprit est la toute-puissance de Dieu. Nous disons : Patrem omnipotentem, mais le Fils aussi est tout-puissant, et le Saint-Esprit également, et il communique sa toute-puissance à l’âme dans le don de Force.
V. – Caractères du don de Force
1.        Efficacité. – Cette même puissance qui a ressuscité Notre-Seigneur est à la disposition du Saint-Esprit pour nous ressusciter d’entre les morts. On ne peut pas être plus bas que mort: quoi de plus inerte, de plus impuissant qu’un cadavre? Notre-Seigneur est devenu ce cadavre, et la puissance de Dieu l’a ressuscité! Cette résurrection fut la grande dévotion de saint Paul. Quand il se sentait faible, à la pensée que d’un mort Dieu avait fait le vivant qu’est le Christ ressuscité, il reprenait courage, mettant sa confiance dans cette force avec laquelle il n’est rien que nous ne puissions faire. Cette puissance, cette force qui a ressuscité Notre-Seigneur d’entre les morts, le Saint-Esprit la met à notre disposition. Et l’apôtre concluait à la résurrection de nos corps, mais aussi à la résurrection de nos âmes, laissant leurs péchés, leurs infirmités; c’est la suppression de toute impuissance dans la vie chrétienne. L’Esprit vit toujours pour nous faire passer de la mort à la vie et nous faire monter malgré nos faiblesses.
2.       Assurance de vaincre. – Par ce don de Force, sous cette toute-puissance de Dieu que nous communique le Saint-Esprit, que va-t-il se passer? Quand les âmes ont demandé la force de Dieu et qu’elle descend en elles, elles ont une confiance absolue qui domine toute situation, toute difficulté. La confiance d’échapper à tous les périls, d’accomplir toute œuvre qui s’imposera à elles comme un devoir, qui fera partie de leur prédestination. Il n’est rien que nous ne puissions faire, quand la Force du Saint Esprit est avec nous. Saint Paul disait : « Je suis assuré que ni la mort, ni la vie, ni les choses présentes, ni les futures, ni ce qui est en haut ou en bas…, rien absolument ne peut me séparer de l’amour de Dieu que j’ai dans le Christ Jésus (Rom., VIII, 39). » Il avait cette confiance absolue dans la force de Dieu qui était avec lui, pour détourner tous les obstacles et être à la hauteur de toutes ses tâches. Lui, si humble, qui se reconnaissait si misérable, ajoutait : « Je puis tout en celui qui me fortifie (Philip., IV, 13). »
C’est qu’avec le don de Force nous n’agissons plus comme seuls maîtres et seuls chefs de notre vie, mais comme instruments de la toute-puissance du Saint-Esprit. Il est des âmes en qui rayonne cette confiance dominatrice. Telle notre sainte Jeanne d’Arc, qui est l’incarnation du don de Force. Qu’il s’agisse pour elle d’attaquer ou de supporter, elle ne doute pas, elle va, elle domine tout. Sa carrière se déroule parmi les luttes et les procès; elle ne se laisse troubler par rien, elle a confiance d’échapper au péril, elle se lance dans la mêlée; son don d’elle-même va jusqu’à la mort, et, au dernier moment, elle empoigne la croix et dit encore : « JÉSUS. »
3.       Activité Victorieuse. – Lorsque nous sommes ainsi sous l’action du Saint-Esprit, il s’ensuit que l’activité avec laquelle nous allons au devoir et à la souffrance devient une activité victorieuse.
L’âme exposée à l’influence de l’Esprit de Force s’avance au milieu de la vie, dominant tout : avec la vertu elle se laissait encore abattre, avec le don elle accomplit invinciblement sa tâche, soutient la régularité, surmonte les obstacles, domine la souffrance; elle a une impression de vigueur, avec l’assurance que rien ne l’arrêtera. Elle peut encore avoir de petits côtés, des faiblesses, des lacunes; se trouvant dans une chair mortelle, ce n’est pas encore la réalisation parfaite de la sainteté, mais elle est habituellement calme, assurée, décidée, sa vie est une suite de victoires. Ce n’est pas dans sa force humaine qu’elle a pris cela, mais dans sa docilité au Saint-Esprit; elle a la dévotion à la force de l’Esprit divin, ne se fiant pas à elle, sachant que si elle peut avoir quelques bonnes velléités, elle ne peut rien achever. Elle se dit avec saint Paul que « ce qui est infirme, mais vient de Dieu, est plus fort que tous les hommes » (I Cor., I, 25)et elle est prête à remplir sa destinée.
Concluons. Il nous faut le souffle de l’Esprit de Force pour construire en nous l’homme intérieur, mener une vie intérieure vraie, profonde. Demandons au Saint-Esprit de faire cette œuvre en nous, qui n’est pas autre chose que la préparation de l’homme éternel, et de nous faire vivre avec Dieu d’une façon continue. Cela se fera, à condition que nous soyons des instruments, comme le pinceau que l’Artiste divin tiendra pour retracer les traits de l’homme intérieur; demandons-le lui !
O Saint-Esprit don du Père et du Fils, donnez-nous d’être fortifiés par cette force qui est selon vous, afin que nous devenions des âmes intérieures, que nous accomplissions avec nos petits moyens ce chef-d’œuvre qui s’appelle une âme intérieure sur la terre, et qui sera demain, dans le ciel, une âme de saint.
Chapitre IV

La faim de Justice
« Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice,
parce qu’ils seront rassasiés. »
(Matth., V, 6)
Par justice il faut entendre ici la sainteté; il semble que c’est le véritable sens du mot. Il ne s’agit pas en effet de la vertu particulière de justice, mais de cette justice générale que Dieu nous donne et qui est identique à la justification par la grâce sanctifiante. La sanctification de l’âme est à bon droit appelée justice parce qu’elle nous met en règle et nous rend justes vis-à-vis de lui : telle est la sainteté.
I. – Raccordement du don et de la béatitude
Cette béatitude nous est présentée par nos maîtres habituels comme renfermant l’activité caractéristique du don de Force. Au premier abord on ne conçoit pas bien ce rapprochement. Mais remarquons que les forts d’ordinaire ont un grand appétit. Il y a correspondance entre la puissance de faire une œuvre, aussi bien matérielle que spirituelle, et l’appétit, le désir. Au spirituel, les forts, ceux qui peuvent faire des œuvres, travailler, ont un appétit, une faim, une soif de déployer leurs forces; ils ont la magnanimité, de grands désirs. Ce n’est donc pas arbitrairement que sont rapprochés les affamés de sainteté et les forts par le Saint-Esprit.
D’autant plus que la Force infusée par le Saint-Esprit dans ses inspirations est proportionnée au but qu’il a en vue. Et que voit-il ? Il scrute jusqu’au fond des profondeurs de Dieu, il voit la sainteté infinie de Dieu, C’est là l’idéal qu’il aura pour nous. Il nous pousse à l’infini de la sainteté. Telle est la perfection sans limites où l’âme tend quand elle est poussée par le Saint-Esprit : elle est alors affamée et assoiffée de sainteté. Et voilà par où le raccord se fait entre cette béatitude et le don de Force.
II. – Faim et soif de sainteté en Notre-Seigneur
Voyons maintenant ce qu’est cette faim et cette soif de sainteté, d’abord en Notre-Seigneur, puis en nous-mêmes.
La faim et la soif sont des besoins impérieux, violents, qui exigent naturellement leur satisfaction. La faim et la soif sont de plus des besoins toujours renaissants. Quand on les a apaisés, on en est libéré pour quelques heures, ensuite ils reviennent et veulent de nouveau être satisfaits.
Enfin, on éprouve un certain contentement physique, naturel, à les satisfaire; c’est la joie de faire un bon dîner, de manger du pain quand on a faim.
Tels sont les trois caractères de la faim et de la soif : ces paroles de Notre-Seigneur n’ont pas été dites en l’air.
Regardons maintenant ce besoin de sainteté, de justice en notre modèle à tous: Notre-Seigneur Jésus-Christ.
Il s’est servi expressément de ces deux mots, faim et soif, pour caractériser son état d’âme, la force avec laquelle il se donnait à son œuvre.
Quand ses disciples, après l’avoir quitté au bord du puits de Jacob, viennent le presser de manger. « J’ai une nourriture, dit-il, que vous ne connaissez pas (Jean, IV, 32) », un aliment invisible, immatériel. Cette nourriture, il la traduisait ensuite : « Ma nourriture est de faire la volonté de mon Père et d’accomplir jusqu’au bout son œuvre (Jean, IV, 34). » Voilà son besoin impérieux, toujours renaissant, qu’il se satisfait à contenter, mais qui laisse place à de nouveaux appétits. Il n’y a pas de parole plus forte : la volonté de son Père, c’est sa nourriture, son aliment nécessaire, quotidien, il n’en a pas eu d’autre. L’Apôtre nous dit : « Entrant dans le monde, il a dit : Me voici, ô Père, pour faire votre volonté (Hébr., X, 5). » Et en sortant de cette vie, il a répété par trois fois : « Pas ma volonté, mais la vôtre, ô Pères (Marc, XIV, 36 et ss). » Il n’a pas fait un pas sans se la proposer, c’est de cela qu’il avait faim.
L’Évangile parle aussi tout au long du calice dont Notre-Seigneur avait soif. Il en parle une première fois quand il annonce sa passion et sa mort: A Jacques et Jean qui demandent part à sa gloire, Notre-Seigneur répond : « Pouvez-vous boire le calice que je dois boire ? (Marc, X, 38) » Au moment de son arrestation à Gethsémani, il dira à Pierre : « Le calice que m’a donné le Père, est-ce que je ne dois pas le boire? (Jean, XVIII, 11) » Dans son agonie, nous retrouvons ce calice, le calice de la volonté de son Père. Dans l’épreuve qu’il traverse, Notre-Seigneur a un premier mouvement de répulsion, de tristesse, d’angoisse devant ce calice : « S’il était possible, ô Père, que ce calice s’éloigne de moi… » Et pourtant, il était venu pour le boire. Il se reprend devant ce même calice : « Non pas ma volonté, ô Père, mais la vôtre (Marc, XIV, 36) », et il l’accepte. Sur la croix, il dit cette parole incompréhensible : « Sitio » (j’ai soif). C’est toujours le même calice dont il a soif. On croit le contenter en lui donnant à boire, mais il ne veut pas de ce breuvage. Au bord du puits de Jacob (Jean, IV) il avait dit cette même parole : « J’ai à boire une eau que vous ne comprenez pas. » Il a soif de ce calice d’amertume, de souffrance qu’il doit absorber afin de nous sauver. Et lorsqu’il l’a bu jusqu’à la lie, il peut dire : « Consummatum est. » Tout est consommé, J’ai bu le calice jusqu’au fond, je n’ai plus qu’à livrer ma vie.
Notre-Seigneur avait faim et soif de cette sainteté, de l’accomplissement de la volonté du Père, et en particulier de celle qui voulait sa mort, son sacrifice, pour que l’injure faite à la sainteté de Dieu soit réparée et que l’humanité puisse de nouveau être sainte. Voilà Notre-Seigneur en face de la faim et de la soif de la justice, de ce besoin impérieux de sainteté, de cette sanctification active de nos âmes où il a trouvé la consommation de son œuvre.
III. – Faim et soif de la justice en nous
Que devons nous faire pour avoir ainsi faim et soif de la sainteté ?
Il faut que cette faim et cette soif soient en nous à l’état impérieux, Si nous avons de bons désirs, de bonnes volontés, mais intermittentes, faibles, nous n’arriverons qu’à des résultats modestes, suffisants peut-être pour être sauvés, pour mener une vie religieuse honorable, mais non pas pour avoir une vie chrétienne poussée à fond, une vie religieuse pleine, avec toute la profondeur et l’étendue qu’elle doit obtenir. L’Esprit de Force vient à notre secours en nous inspirant cette assurance produite par la communication de sa propre force, et cette activité dominatrice qui est comme quelque chose de son désir de la sainteté.
L’Apôtre dit : « La charité, l’amour de Jésus-Christ nous presse (II Cor., V, 14). » Elle est en nous à l’état de besoin violent, elle ne nous laisse pas tranquille. Et nous avons de quoi faire pour aimer Dieu par-dessus toutes choses et accomplir sa volonté sans cesse avec ardeur. C’est le sentiment qu’inspire le Saint-Esprit qui, en nous donnant la force, nous donne aussi ses appétits.
C’est un état fréquent chez les saints que cet état d’appétit de la sainteté. Nous le voyons de la façon la plus frappante chez sainte Catherine de Sienne. Sa faim de sainteté est extraordinaire, tant dans sa vie contemplative que dans sa vie active ! Simple jeune fille, elle ira aux sociétés les plus mêlées, jusque sur l’échafaud, s’il le faut, pour soutenir un criminel; elle ira en Avignon, et, au milieu de ces actes extérieurs, dans le fond elle poursuivra la sainteté jusqu’au fini le plus consommé. Elle aura la crainte, le scrupule même, la douleur amère de la moindre faute qui pourra lui échapper : un regard détourné un instant sur un frère qui passait… Elle a senti le besoin pressant du fini dans la perfection.
Ce besoin impérieux doit être aussi en nous toujours renaissant. Certaines âmes ont parfois des ardeurs qui se déclarent et les enflamment, pendant quelque temps. Puis il arrive que, le temps changé, les circonstances n’étant plus les mêmes, le milieu différent, elles se croient autorisées à laisser éteindre leur ferveur. Ce n’est pas ainsi qu’est la faim selon l’Esprit, elle se redresse toujours, elle est persévérante : « Faisont le bien, n’ayons pas de défaillance », dit saint Paul (II Thess., III, 13). Qu’il fasse beau ou triste au dedans, que telle ou telle passion se soulève, que les influences extérieures qui nous consolent ou nous affligent changent, l’âme qui a la force du Saint-Esprit conserve toujours renaissantes sa faim et sa soif : elle reste la même, parce que ce n’est pas sur ses forces qu’elle s’appuie, mais sur la communication de la force de Dieu que lui donne le Saint-Esprit.
Nous pourrions ici faire notre examen de conscience. Nos négligences, nos torpeurs, nos inconstances qui nous empêchent de faire le bien à fond, d’une façon continue, tout cela vient de ce que nous n’avons pas assez faim de la sainteté. Le Saint-Esprit peut nous donner cette faim, puisque nous avons en nous le don de Force, qui est destiné à la produire. De nous-mêmes nous ne pourrions l’avoir; mais tendons notre voile, ouvrons notre cœur, exposons-nous à l’action du Saint-Esprit, pour qu’il nous communique cette force impérieuse et toujours égale à elle-même.
Enfin, participant à toutes les propriétés de la faim, ce besoin, quand il est rempli, nous donne de la joie. Lorsque nous avons fait effort pour suivre l’inspiration du Saint-Esprit, lorsque nous arrivons à une certaine continuité dans l’œuvre de Dieu ou que nous accomplissons une œuvre plus difficile, nous sentons un contentement intérieur. L’âme vient de faire un sacrifice, un effort, elle sent de l’apaisement, sa faim est apaisée pour un temps.
C’est ainsi que sainte Catherine, après un effort qui demandait plus de sacrifice, – quand, par exemple, soignant une lépreuse, elle avait fait un effort suprême pour surmonter le dégoût et se dévouer à celle qui la persécutait –, sentait sa faim de sainteté apaisée dans un repas magnifique. Elle était heureuse, et Notre-Seigneur lui apparaissait, lui disait son contentement, sanctionnant ainsi cet état d’apaisement dans lequel elle était entrée. Après une journée où nous avons bien rempli notre devoir, nous sommes comme nourris de la volonté de Dieu, nous sommes apaisés, tranquilles; c’est la joie spirituelle promise à ceux qui font leur effort pour contenter la volonté de Dieu.
Puisqu’il en est ainsi et que le Saint-Esprit veut nous aider, nous n’avons qu’à invoquer son secours, nous mettre sous son influence, et il nous donnera cette faim et cette soif de la justice. Il arrivera ainsi que, d’une manière toute simple, nous résoudrons une foule de problèmes et surmonterons une multitude de tentations qui nous viennent sous la forme des trois concupiscences. Sous l’impulsion du Saint-Esprit, il nous suffisait, au point de vue de la pauvreté, du simple mot : « Peu », pour nous retirer de tout. De même, pour la sainteté, en nous inspirant faim et soif, le Saint-Esprit nous donnera une sorte de flair, de tact, de sens divin avec lequel nous marcherons, sachant toujours comment nous comporter en face des devoirs et des obstacles divers.
Il faut pourtant nous garder des illusions, Il est des personnes à qui leur imagination donne une faim de sainteté factice, qui n’est pas selon le Saint-Esprit, mais selon leur goût et qui deviennent par là des tyrans pour les autres. Jamais la véritable faim de la sainteté n’a de ces écarts, comme jamais l’inspiration n’est contraire à la prudence ni à l’obéissance. Nous ne devons pas nous croire autorisés par le Saint-Esprit à une faim de sainteté personnelle, par exemple à un amour intransigeant pour telle observance, telle mortification, et cela contre l’autorité, la règle, la prudence. Eliminons ces choses, conservons ce qui est bon. « Éprouvez les esprits, disait saint Paul; ce qui est bon, tenez-le ferme (Thess., ?,). » Si nous sommes véritablement sous l’influence du Saint-Esprit, cela nous conduira loin – selon l’obéissance et la prudence, le terrain est large – très loin dans le fini de la perfection, de la sainteté, dans l’accomplissement de la volonté de Dieu.
IV. – Pratique
Voyons de plus près ce que nous inspire la faim de la sainteté, cette faim qui nous vient du Saint-Esprit.
1.        La faim et la soif de la doctrine divine. – C’est par là que le vrai Dieu se fait jour en nous, qu’il nous est connu pour se faire aimer. Cette doctrine est contenue d’abord dans les enseignements du Nouveau Testament et la doctrine de l’Église. Certains saints ont médité avec l’Esprit de Dieu sur les paroles de Dieu, et ils nous les donnent plus expliquées et renfermant encore l’émotion qu’ils ont éprouvée. Cette doctrine nous fait connaître Dieu Père, Fils et Saint-Esprit, sa vie divine, la charité avec laquelle le Père envoie son Fils, Notre-Seigneur avec sa double nature, son Cœur adorable, organe de l’amour substantiel de Dieu, les gestes de sa vie qui traduisent en partie la sainteté du Père; le drame de la Rédemption dont nous sommes la cause, le Saint-Esprit avec ses bontés, ses attentions, son influence, l’Église, la liturgie, les écrits des docteurs et des saints, notre Credo en particulier: voilà la nourriture de la contemplation et de la charité véritable qui, dans la mesure où elle est instruite, trouve le vrai Dieu. Si nous avons quelques instants, allons à cette nourriture; si même nous sommes fatigués, nourrissons-nous-en encore par nos souvenirs. Méditons les mystères du Rosaire qui renferment la quintessence de la doctrine de la révélation. Cette nourriture est sanctifiante.
2.       La faim et la soif des sacrements, – C’est par eux que nous vient ou nous est renouvelée la grâce divine. Faim et soif de la pénitence, qui dérive directement de la croix. Toutes les fois que nous venons à ce sacrement, nous sommes devant la croix, et c’est Notre-Seigneur qui, du haut de cette croix, par la main du prêtre, nous donne cette nourriture de la grâce spéciale qui est la force contre le péché.
Faim et soif de la messe, où nous avons la présence réelle de Notre-Seigneur dans son état d’immolation. Quelle nourriture pour la participation à la sainteté. Faim et soif de la messe qui se termine par la réception, dans le tabernacle de notre corps, de ce pain, l’Hostie du Calvaire, toute brûlante des actes d’amour du Fils de Dieu. Quel accroissement de grâce sanctifiante nous y est communiqué ! « Je suis le pain de vie », a dit Notre-Seigneur. Si nous voulons mener une vie sainte, celle qui conduit à Dieu, ayons faim de ce pain; c’est là l’aliment, la source, la manne cachée. « J’ai faim », disait simplement sainte Catherine, et le bienheureux Raymond comprenait, et il allait chercher l’Eucharistie. Si quelquefois nos communions sont tièdes, tourmentées, c’est que nous n’avons pas assez faim habituellement. Notre faim devrait être à l’état de besoin impérieux. Que pourrions-nous désirer de plus, puisque nous avons Celui que les Bienheureux possèdent lorsqu’ils le contemplent face à face et se nourrissent de lui ? Nous devrions vivre toute la journée de cette réception du corps de Notre-Seigneur, comme aussi du désir de le recevoir à nouveau.
3.       La faim et la soif de la Volonté de Dieu. – Nous sommes encadrés par la volonté de Dieu. Elle se présente à nous sous la forme de la Règle, des obédiences qui nous sont communiquées, des inspirations de notre conscience… Mais nous ne savons pas le reconnaître. Nous pensons avoir affaire à telle occupation qui nous agrée ou non, à telle personne, à telle contrariété, à telle épreuve de la vie commune… Mais ce sont des volontés de Dieu. Si nous avions faim de justice comme Notre-Seigneur, nous irions à ces occasions de trouble, d’épreuve, comme à une nourriture succulente qui nous apaiserait. Le Saint-Esprit est capable de nous inspirer ces redressements dans tous les détails. Pendant sa vie cachée, Notre-Seigneur, dans ses actions, ses courses, ses occupations, ses conversations, rencontrait des occasions de froissement, d’ennui; c’était sa nourriture, la volonté de Dieu qu’il voyait en toutes choses, petites et grandes.
Quand Dieu veut pour nous l’épreuve, la souffrance, c’est sa volonté. Les souffrances sont pénibles. L’impression naturelle que font ces messagères du bon Dieu est une impression d’ennui, de dégoût; on gémit sur soi, on voudrait se soustraire. Une âme forte reconnaît là la volonté de Dieu, Sainte Thérèse ne concevait pas une vie sans souffrance: «Ou souffrir, ou mourir» disait-elle.
La faim des souffrances est difficile, héroïque; non seulement ne pas s’y soustraire, mais au contraire les désirer est un effet manifeste du don de force. Il est des âmes qui en sont là; elles appellent les infirmités, des miséricordes du Seigneur. Elles voient dans les souffrances une association plus proche aux souffrances du Sauveur et elles en ont soif. Cela est au-dessus de nos forces, mais le Saint-Esprit peut nous l’inspirer, pourquoi ne pas le lui demander.
4.      La faim et la soif des âmes. – C’est encore une nourriture qui nous est proposée. Et d’abord les âmes des personnes qui nous entourent. Ce sont des âmes que Dieu aime, auxquelles il veut du bien. Elles ont leurs lacunes, leurs insuffisances, comme nous avons les nôtres. Cependant Dieu se plaît en elles, il veut les sanctifier, parce qu’il voit avant tout leur bien. Nous devons entrer dans cette vue et cette volonté de Dieu, réprimer tout sentiment mauvais, amer, et faire sortir de nous-mêmes des sentiments de bonté, de miséricorde, leur procurer tous les services, afin de les aider dans ce travail de leur sanctification.
Ensuite, les âmes des malheureux qui ont besoin de nous. Il faut en eux voir les âmes, la volonté de Dieu sur elle, la résidence mystérieuse de Jésus-Christ dans le pauvre et le malade. Appliquons-nous-y de plus en plus à fond, et par notre dévouement inlassable aux misères des corps, donnons à Dieu des âmes, sanctifions ces âmes auxquelles il nous envoie, ou qu’il nous envoie.
Nous avons donc bien des occasions d’éprouver et de satisfaire cette faim et cette soif de sainteté, qui nous est donnée dans l’Évangile comme une béatitude et qui naît de l’activité du don de Force.
Remettons-nous pleinement sous le souffle divin, qui nous donnera la force, la confiance, l’activité victorieuse et dont la marque en nous sera la faim de la sainteté, la soif de la volonté divine. Ne craignons pas de pousser à fond cette faim, dans les limites de la prudence; le Saint-Esprit est avec nous pour nous conduire jusqu’à la vérité, la justice, la sainteté. Notre labeur, s’il demande des consentements qui sont des sacrifices, sera récompensé, car il est écrit dans l’Évangile « que ceux qui ont faim et soif de la justice sont bienheureux, parce qu’ils seront rassasiés (Matth., V, 6) ».
Chapitre V

Le Don de Piété
« Dieu a mis en nous l’Esprit de son Fils,
cet Esprit qui crie : Père. »
(Gal., IV, 6).
Déjà le terrain est déblayé, grâce au souffle de l’Esprit de Dieu, Par l’Esprit de Crainte, notre vie est débarrassée des trois concupiscences, ce qui était le désir profond de notre vie religieuse. Par l’Esprit de Force qui produit en nous la faim et la soif de là sainteté, nous voici armés puissamment en face de nos devoirs quotidiens et des obstacles que nous rencontrons dans leur accomplissement.
L’Esprit va nous donner une touche nouvelle, afin d’établir la paix, non plus dans notre domaine intérieur, précisément en regard de nos concupiscences ou de nos devoirs personnels, mais en face d’autrui. Il va nous établir dans la paix, et, étant paisibles, nous n’aurons plus d’autre préoccupation que de nous élever plus haut, au sommet de la vie intérieur avec Dieu.
I. – Définition de la piété
Cette nouvelle touche de l’Esprit est le don de Piété. Elle produira effet sur le terrain de nos relations avec autrui.
C’est la vertu de justice qui, pour l’ordinaire, nous établit dans cette paix, harmonise nos actes avec le droit d’autrui : par elle, nous payons à chacun ce que nous lui devons. La justice n’est pas tout : il y a la charité. Mais la justice est le fond de la vie sociale, et, transportée dans l’ordre surnaturel, elle est le fond de la vie de l’Église et du monde. C’est une des raisons pour lesquelles nous disons d’un saint qu’il est juste; il ne doit rien à personne, il a tout payé, il a fait droit aux droits qu’il rencontrait, y compris ceux de Dieu.
Parmi les droits que nous rencontrons, il en est un en effet qui est le droit suprême: le droit de Dieu. Dieu est notre Créateur, sans lequel nous n’existerions pas. Il nous conserve, il est le Maître de notre vie, notre souverain Bienfaiteur, il a des droits premiers. C’est pourquoi il y a, dans la vertu de justice, une partie principale, la religion, par laquelle nous rendons justice, autant que nous pouvons, à Dieu lui-même. De nos jours, on croit être juste sans rendre justice à Dieu. Erreur ! La vertu de religion est la justice première.
Dans les différentes nuances de la vertu de religion il y en a une qui a quelque chose de particulier, de doux: c’est la piété. La piété est une partie de la vertu de religion par laquelle nous rendons justice à Dieu en lui donnant la dévotion, la prière, le sacrifice, le jeûne, l’abstinence, le respect, le culte, tout l’ensemble des devoirs par lesquels nous reconnaissons qu’il est le Souverain Seigneur. La piété met dans la religion un accent de tendresse, parce qu’en Dieu elle s’adresse au Père. Elle va plus loin que la religion naturelle ordinaire; elle ne voit pas les droits du Maître, du Seigneur, mais ceux du Père; elle est une religion qui a du cœur. On ne paye pas son père comme on paye une autre personne; à l’égard d’un père on ne pratique pas la justice avec ce qu’elle a de raide et d’indifférent aux personnes.
Qu’on rende à Dieu les devoirs qu’on lui doit: devoirs de chrétien par la prière, l’assistance à la messe, la réception des sacrements; devoirs religieux, par l’accomplissement des exercices promis, l’observance de la règle… Tout n’est pas accompli! Un enfant vis-à-vis de son père n’est jamais en règle, il sent avec cœur qu’il doit lui rendre honneur et culte; aussi la religion est abondante. La piété est le cœur de la religion.
II. – Le don de piété
C’est de ce cœur de la religion que l’Esprit divin va s’emparer, et là, par une inspiration nouvelle il viendra nous toucher dans l’intérieur de nous-mêmes pour nous animer de l’Esprit de Piété.
L’Esprit de Piété en Notre-Seigneur
Quand on parle de l’Esprit de Piété, une image s’élève en nous, celle du Fils bien-aimé du Père. Ce qu’il y a d’original, de vraiment nouveau dans l’Évangile, c’est la révélation de la paternité divine. On trouve bien une certaine connaissance de cette paternité dans les différentes religions. Mais Notre-Seigneur a ressenti à fond et d’une façon unique ce sentiment des fils envers leur père. A cela rien d’étonnant, puisqu’il est le Fils consubstantiel du Père. Tertullien a dit que personne n’est plus mère que Dieu, Personne, pouvons-nous dire, n’est plus fils que Notre-Seigneur.
L’Esprit de Piété apparaît déjà en Notre-Seigneur quand, âgé de douze ans, il répond à ses parents qui le cherchaient : « Ne faut-il pas que je sois aux choses de mon Père ?(Luc, II, 48) » Toute sa vie est, dans ce programme. Il reconnaît bien le pouvoir de Marie et de Joseph : « Il leur était soumis »; mais quand il s’agit de son Père, il ne connaît plus que lui.
Nous avons des traits innombrables du cœur filial et pieux de Notre-Seigneur. Saint Matthieu nous rapporte cette belle prière, qui semble provenir de saint Jean, tellement elle a un caractère d’intimité : « Je vous remercie, mon Père, d’avoir caché ces choses aux orgueilleux, et de les avoir révélées aux humbles… C’est bien ainsi, mon Père, parce que cela sous plaît… Toute puissance a été mise entre mes mains par mon Père… Personne ne connaît le Père sinon le Fils et celui auquel le Fils l’a révélé… Venez, vous tous qui êtes chargés, et je vous soulagerai. Mon joug est doux et mon fardeau léger. (Math., XI, 25-30) »
Quel épanchement ! Ita, Pater; Oui, Père ! C’est la traduction la plus prenante de la relation du cœur d’un fils avec son père. Et celle-ci, qui la commente; « Je fais toujours ce qui lui plaît » « Oui, mon Père, puisque cela vous plaît. (Jean, VIII, 29) » On constate aussi ce culte de Notre-Seigneur pour son Père dans le discours sur la montagne, qui est comme l’introduction à l’Évangile de la doctrine de Notre-Seigneur. Le nom de son Père y apparaît à tous les tournants. Il promulgue la loi nouvelle, et le grand article c’est la paternité divine : « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfaits. (Mtth., V, 48) » Ce Père, qui fait luire son soleil sur les bons et sur les méchants, pleuvoir sur les justes et sur les injustes. S’agit-il de la prière, d’enseigner la manière de jeûner ou de faire l’aumône: tout se fait par amour du Père, par piété filiale : « Enfermez-vous avec le Père »; pas de bavardage : « Le Père sait ce dont vous avez besoin »; pas d’hypocrisie : « Le Père qui est dans le secret vous le rendra. (Matth., VI, 6, 8, 18) »
Le Verbe est la splendeur du Père, il ne vit qu’en le reflétant; il en reçoit la substance et la lui renvoie comme une image de la perfection de sa face. Ce sont ces perfections qui se traduisent dans l’humanité de Notre-Seigneur par ces accents de fils.
Dans le discours après la Cène, Notre-Seigneur dit encore :
« Philippe, qui me voit, voit aussi mon Père.
(Jean, XIV, 9) » Il dit aussi : « Quand je fais quelque chose, je ne suis jamais seul… Il y a le Père et moi. (Jean, XVI, 32) » Dans la prière sacerdotale, on trouve un accent encore plus filial, plein de confiance, d’abandon, de respect. Notre-Seigneur est en rapports intimes avec son Père, rapports de respect, rapports d’amour; il pratique continuellement la volonté du Père: le Père est l’horizon de sa pensée, il ne le quitte pas.
Dans la parabole de l’enfant prodigue, il nous fait le portrait de ce Père; un cœur plein de pitié, de miséricorde, d’une condescendance infinie. Enfin, il nous a légué comme un testament de son cœur filial, dans la prière qu’il nous a ordonné de dire : « Notre Père qui êtes aux cieux. » Il ne veut pas que nous considérions en Dieu autre chose que ce qu’il y voit lui-même : sa paternité. Cette appellation de Père enveloppe toutes les demandes; du Pater, c’est à chacune qu’il faudrait le répéter : « Père, que votre règne arrive. Père, que votre volonté soit faite. Père, donnez-nous notre pain… Père, pardonnez-nous… » C’est le cri du cœur de Notre-Seigneur, et il veut le transplanter dans le cœur de ses enfants. Voilà la grande révélation de la paternité divine.
L’Esprit de Piété en nous
Mais comment pourrons-nous avoir un cœur semblable à celui de Notre-Seigneur ? Le Voici : Le Saint-Esprit est l’Esprit du Verbe, l’Esprit de Notre-Seigneur. Quand il nous promet le Saint-Esprit, Notre-Seigneur dit : « Il ne fera rien de lui-même, il dira ce qu’il aura entendu; il recevra du mien, et avec ce mien il vous évangélisera, vous suggérera ce que j’ai dit. (Jean, XVI, 13, 14) » Il recevra du mien, quoi donc? Evidemment ce qu’il y a de plus intime, de plus sien en Notre-Seigneur, le sens de la paternité de son Père: sa piété. Voilà ce que recevra l’Esprit pour nous le communiquer.
L’Esprit de Piété tire donc son origine de l’envoi qu’en fait Notre-Seigneur. Enfants de Dieu régénérés, nous avons à notre disposition l’Esprit de son Fils, qu’il nous a envoyé et qui crie en nous, comme il crie au fond de son âme à lui : « Abba, Père. » L’Apôtre nous donne ce mot familier dans la langue syro-chaldaïque qu’employait Notre-Seigneur, afin sans doute de lui garder, avec la langue, l’accent intraduisible qu’il avait dans sa bouche.
Voilà ce qu’est le don de Piété, d’où il vient, en qui il trouve son modèle, et quel est son acte spécial : former au plus intime de nos âmes le doux nom du Père céleste, avec quelque chose de l’accent que mettait à le prononcer Notre-Seigneur.
III. – L’œuvre du don de piété
Nous rejoignons ici nos devoirs ordinaires, mais d’en haut, avec la simplicité de moyens divins. Le désir d’appauvrissement, disions-nous, est mis dans notre cœur par le Saint-Esprit, qui y grave ce tout petit mot : Peu. La Force y est déposée par le sentiment simple de la faim de la sainteté : J’ai faim. La piété nous sera inspirée par ce petit mot : Abba, Père, formé dans notre cœur par le Saint-Esprit.
Une toute petite pièce de monnaie, si elle est en métal précieux, peut-être équivalente à un lingot de billon. Un seul diamant peut dépasser en valeur une masse de pierres moins fines. Avec ce simple mot que nous donne le Saint-Esprit en nous inspirant la piété, avec ce nom de Père nous avons l’équivalent, et plus, de toute la religion. La vertu de religion est engendrée tout entière dans un état supérieur en celui qui, sous l’inspiration de l’Esprit de Piété, conçoit et honore Dieu comme son père.
Avec notre ordinaire vertu de religion, nous nous appliquons à la piété d’une façon sincère mais laborieuse. Nous remplissons nos journées avec des exercices pieux; en ce qui concerne le culte de Dieu, nous accomplissons nos devoirs dans les temps, avec le soin, l’attitude, les gestes, le ton voulus. C’est une manière de faire méritoire et indispensable; elle fait le fond même de notre vie chrétienne, mais elle est pénible, traversée d’une foule d’accrocs, sans parler des distractions, torpeurs, négligences, des prières écourtées, dites trop vite, etc… Et cependant, nous y mettons notre bonne volonté. Ah ! si le Saint-Esprit nous donnait quelque chose du Fils bien-aimé du Père, de cet amour, de cet accent pénétrant qu’il mettait à tout ce qu’il faisait pour son Père, si dans notre esprit il mettait son Esprit de Piété, qui était l’âme de sa vie, nous retrouverions aisément et aimerions par l’intérieur tout ce que nous faisons péniblement. La prière ne coûterait pas, nous irions au devant! La durée des exercices? Mais nous nous y sentirions dans l’intimité avec notre Père ! Les devoirs multiples, l’office commun, les appels à la prière qui viennent couper notre vie ?… A tout nous serions préparés, donnés d’avance par un cœur essentiellement filial !
Voilà ce que peut nous procurer l’Esprit de Piété. Nous irons donc au-devant de cet Esprit par un amour de Dieu toujours plus vainqueur, plus souverain et plus intime. Dans cet amour nous trouverons la soumission, l’impressionnabilité aux touches de l’Esprit, qui pourra ainsi former, pétrir notre cœur sur le modèle de Notre-Seigneur, et en faire un cœur d’enfant attentif aux choses de son Père. Voilà comment nous renouvellerons notre piété par l’intérieur. Mais déjà le don de Piété existe en nous, de par notre Baptême, avec la grâce sanctifiante. Nous en usons, quelquefois, dans l’oraison, à un moment de grâce, nous nous recueillons sous la touche divine, nous nous enfermons en face du Père dans le secret, et de temps en temps sa figure paternelle s’éclaire et nous est révélée. Il s’agit donc d’avoir une plus grande docilité, une plus grande impressionnabilité. Dans la mesure où nous établirons ce culte en esprit et en vérité, nous nous contenterons le moins possible de formules, de devoirs accomplis par manière d’acquit. Nous trouverons au plus intime de nos prières le sens de la paternité à l’exemple de Notre-Seigneur, et alors nous répondrons à notre vocation, nous serons vraiment, et à fond, des âmes religieuses.
La vertu de religion, après les vertus théologales, est notre vertu principale; elle doit faire passer à la pratique les inspirations des vertus théologales. Son exercice est la louange de Dieu, mais rien dans notre vie n’échappe à son esprit, tout ce que nous faisons est pour la gloire de Dieu. Elle est le cœur de notre esprit; mettons-y ce sens du sentiment paternel divin, de la bonté, de la bienveillance de Dieu comme nous l’a révélée Notre-Seigneur.
Ayons le culte spécial de cette inspiration du Saint-Esprit qui nous souffle le sens de la paternité; ne soyons plus si actifs, mais davantage passifs; aimons à recevoir de Notre-Seigneur du sien, stables dans la docilité, et notre cœur sera transformé par un sentiment de filiation. Puis, allons avec allégresse à tous nos devoirs de religion.
IV. – Son rayonnement
L’Esprit de Piété et la fraternité humaine
La piété ne simplifie pas seulement le travail de la vertu de religion. Elle simplifie aussi nos rapports avec autrui. Si nous avons le sens de la paternité divine, nous considérerons les autres (les autres – mot si dur) comme des frères, les enfants bien-aimés du même Père céleste.
Dans la piété se trouve l’amour fraternel, dit l’Apôtre ( II Pierre, I, 7). Dans le sens de la Paternité universelle de Dieu sur tous ses enfants se trouve le sens de la fraternité. Dans nos rapports avec autrui, nous apporterons donc la même douceur, la même tendresse qu’avec le Père.
La justice toute seule est raide, elle dit : Prends ce qui est à toi et va-t’en; c’est juste, mais c’est dur. Mais elle s’attendrit, elle a du cœur, quand ceux à qui elle s’adresse apparaissent comme les fils d’un même Père. La piété attendrit les relations sociales. D’un bout à l’autre elle met la paix; paix avec Dieu, paix avec tous, abondamment. Dégagés désormais de tous soucis dans nos relations avec les droits d’autrui, comme vis-à-vis des concupiscences personnelles, nous aurons ainsi la paix, et nous pourrons librement « voler vers Dieu », comme dit l’Imitation, vaquer aux choses divines, nous élever aux hauteurs de la contemplation.
L’extension de la paternité divine
Un rayonnement spécial de l’Esprit de Piété s’étend à tous ceux qui participent à la paternité divine, « Je fléchis les genoux devant le Père de Notre-Seigneur Jésus-Christ, de qui toute Paternité tire son nom, dérive au ciel et sur la terre. (Eph., III, 15) » Saint Paul voit ici dans le ciel et sur la terre une extension de la paternité divine, elle est partout où l’on peut prononcer le nom de Père.
Au ciel : Nous ne disons pas sans doute à Notre-Seigneur et au Saint-Esprit: Notre Père. Cependant ils sont Père dans un certain sens, en ce qu’ils ne sont avec le Père qu’un seul Dieu, un seul créateur, un seul bienfaiteur. C’est déjà dans le ciel une extension de la paternité. Le rayonnement de cette paternité s’étend encore à certains saints : au premier rang, à la sainte Vierge. Nous ne disons pas la « paternité » de la sainte Vierge, mais la « maternité », qui est universelle. Elle participe au premier chef à la paternité divine, elle a droit à notre piété filiale, nous l’appelons : Mère de la Miséricorde, Mère de la divine grâce… Le patriarche saint Joseph, patron de l’Église universelle, saint Dominique, Père de notre Ordre, ont une paternité qui est un rayonnement de la paternité divine. Le don de Piété nous inspirera un accent filial vis-à-vis de ces dépositaires au ciel de la paternité divine : partout où reluit un rayon de cette paternité, le même sentiment doit se répandre dans le culte que nous offrons.
Sur la terre : Il y a un rayonnement de la paternité divine dans l’Église, et particulièrement sur celui que nous appelons le Saint-Père, en latin : Papa; le Père grand, tendre, aimé. Il y a un culte filial envers l’Église; l’Esprit de Piété nous l’inspirera. Ne sont pas pieux ceux qui ne reconnaissent pas, dans l’Église, une Mère, et dans son Chef, un Père, auquel on doit un amour filial. Ainsi en fut-il récemment de personnes même dévotes qui, ne trouvant pas le Pape assez patriote, se répandaient en plaintes, en récriminations. Les âmes pieuses, qui ont une dévotion filiale au Pape, n’ont pas de ces oublis, elles acceptent son autorité et tout ce qui vient de lui, comme d’un Père qui possède le rayonnement du Père céleste.
Plus loin encore, nos supérieurs dans notre Ordre et tous les supérieurs ecclésiastiques possèdent aussi un rayonnement de la paternité divine. La Règle nous dit : Obéissez à vos Supérieurs comme à des Pères comme à des Mères. La considération de ce rayonnement qui est sur leur front doit dominer dans la justice que nous exerçons, par le respect, par l’obéissance vis-à-vis de nos Supérieurs; elle doit y apporter quelque chose de spécial. Notre obéissance envers eux ne doit pas être quelconque, mais dévote, filiale, pieuse.
Il est une chose encore, non plus une personne, sur laquelle s’étend un, rayonnement de la paternité divine : la sainte Ecriture. Elle se présente avec l’autorité de la Règle de notre foi, en particulier le Nouveau Testament et, en vérité, elle nous nourrit comme un Père. Dans la lettre sacrée, s’exerce envers nous une bonté paternelle, Dieu le Père y a mis quelque chose de lui. Nous devons donc avoir le respect et l’amour les plus grands pour la sainte Ecriture, non pas tant par des marques extérieures, comme d’en baiser la page avant et après la lecture, que par une filiale docilité à la suivre. Ceux qui l’ont interprétée comme une parole humaine, lui donnant leur sens, cherchant à lui enlever tout droit à notre respect, ont fait un grand péché. Comme si nous écoutions la voix même de notre Père, nous devons recueillir les paroles de la sainte Ecriture, les accepter, y consentir intérieurement avec un amour filial, nous les incorporer pour nous en faire un foyer de connaissance, d’amour, d’activité au service de Dieu.
Chapitre VI

La Béatitude de la Douceur
« Bienheureux les doux,
parce qu’ils possèderont la terre. »
(Matth., V, 4)
L’activité du don de Piété se traduit par l’inspiration de la douceur. Nous allons voir comment se fait le raccord entre le don de Piété et la béatitude de la douceur. C’est dans les relations avec les hommes que la douceur trouve son emploi. On peut être doux et on doit l’être, d’abord intérieurement, mais cette vertu s’épanche ensuite sur autrui.
I. – Justice, piété et douceur
Par quoi sont réglées les relations avec le prochain ? D’abord par la vertu de justice qui s’établit entre le doit et l’avoir, qui fait l’égalisation entre les dettes et les droits, et met ainsi la paix. Quand nous avons reçu ce qui nous était dû, nous sommes en paix avec l’homme qui nous devait. L’homme, né sociable, a besoin de la justice, qui lui permet d’entretenir des relations, entre commerçants par exemple, par des échanges mutuels. Cette vertu est extrêmement utile pour que les rapports soient bons, et on constate qu’ils peuvent être excellents entre gens qui vivent dans sa pratique. Néanmoins, cette justice a quelque chose, non pas d’injuste, mais de raide en ce qu’elle ne tient pas compte des personnes; elle regarde uniquement ce qui est dû de part et d’autre, elle fait l’égalisation entre les choses. Aussi ceux qui sont payés n’en ont aucune reconnaissance, il s’agit d’une chose convenue.
Dans ces conditions les relations sociales ne vont pas très loin, et nous voyons les classes divisées, encore que chacune reçoive son dû, parce que derrière les relations de justice, il n’y a pas de relations personnelles. Si, anciennement, on trouvait de vieux serviteurs attachés aux famille, c’est qu’il y avait plus de charité, et par conséquent plus d’attention aux personnes.
Le don de Piété va donner d’en haut un secours pour venir en aide à la pauvre justice qui, au point de vue de la paix, est si limitée, si impuissante. La Piété nous fait voir, sentir en Dieu, le Père. Mais il n’est pas difficile de s’apercevoir que ce Père est un Père commun; non pas notre Père à nous individuellement, mais notre Père à tous. Notre-Seigneur a voulu que, lorsque nous prions, nous ne disions pas : mon Père, comme il disait, lui, Fils unique, mais : notre Père, tous ensemble; le Pater est une prière essentiellement collective, Celui donc qui a le sens de cette paternité regarde l’humanité comme une grande famille dont les membres sont liés entre eux par le lien le plus étroit, celui du premier degré : enfants d’un même Père, ils sont, non pas cousins, mais frères. C’est exact, et c’est pourquoi l’Église se sert de ce mot : le prochain, car on ne peut pas être plus proche.
Or, il est clair que nos relations s’attendriront, si nous voyons un frère en ceux qui ont affaire à nous, que nous rencontrons autour de nous. Une douceur, une familiarité se répandra dans toutes les relations humaines : comme la douceur règne au fond, malgré toutes les petites algarades fraternelles, entre les frères d’une même famille, unis sous l’autorité du père et de la mère. Le rayonnement naturel de la piété que nous avons envers le Père s’étend aux enfants. L’humanité est ainsi animée par la douceur des uns vis-à-vis des autres. Et c’est par là que s’annonce la solution de la question sociale. Quand on aura compris, saisi à fond, expérimenté, goûté la paternité divine et la filiation commune dans le Père, les conflits violents disparaîtront entre les nations comme entre les diverses classes de la société.
Ne voyons-nous pas dans les premiers chrétiens cet esprit de fraternité : ils ne faisaient qu’un cœur et qu’une âme; les païens étonnés disaient : « Voyez comme ils s’aiment. » Et Dieu a conservé dans les instituts religieux comme un foyer où demeure ce culte, qui n’existe plus dans le monde; ils représentent au fond ce qu’était la communauté primitive.
C’est dans le sentiment vif de la paternité céleste que nous trouvons l’amour de la fraternité. Un batelier corse, ayant vu chasser de la côte de pauvres bateliers étrangers, exprimait ainsi son indignation : « Est-ce bien d’affamer des hommes qui ont besoin de manger ? Est-ce que ce ne sont pas des corps de Dieu comme nous ? » Cet homme, sans s’en douter, traduisait le mot de saint Paul : « Les nations diverses ne forment qu’un seul corps en Dieu. (Eph., III, 6) » Comme nous disons : confrères, saint Paul dit : « concorporales », des corps différents dans un seul corps.
L’humanité forme une famille sur laquelle se repose le regard du Père céleste. L’amour du Père s’étend sur tous les hommes. « Il fait luire son soleil sur les bons et sur les méchants. (Matth., V, 45) » Au point de vue surnaturel, il a dessein de les sauver tous — quoique néanmoins il y en ait qui lui échappent. Il leur en donne le moyen, il veut en faire ses enfants préférés, participant à sa nature, communiant à sa propre vie. Toute l’humanité est une seule famille, comme une seule pâte humaine. Entre tous les membres doit régner la douceur. Ce sera d’abord dans les cœurs, les mœurs de chacun — la colère, l’indignation, les sentiments violents — étant contenues. Puis dans les procédés, par les marques de bonté les uns pour les autres.
Ainsi la Piété nous donne le sens de la Paternité divine, et au bout de l’inspiration de la piété se trouve la douceur. Le raccord est lucide.
II. – la douceur, acte du don de piété en Notre-Seigneur
Cet esprit de douceur, nous le trouvons en sa plénitude en Notre-Seigneur. Personne en piété n’a atteint un tel degré; personne n’a été plus fils; mais voyons comme sa piété, son sentiment profond de la paternité divine, se tourne en douceur infinie : « Apprenez de moi que je suis doux », dit-il (Matth., XI, 29). S’il a un commandement qui lui est propre, son commandement, c’est la charité : « Aimez-vous les uns les autres. » Sa leçon personnelle, son exemple, c’est la douceur : Apprenez de mon exemple, de ma personne, de moi, de ce que je dis, de ce que je fais. Il suffit de le regarder pour avoir cette impression de douceur : c’est sa leçon, bien personnelle. Sans doute Notre-Seigneur a été juste, le zèle de son Père le dévorait, et quand, dans le temple, il a pris un fouet, il faisait œuvre de justice. Mais en dehors de ces relations avec ces âmes méchantes qu’étaient les Pharisiens et les Scribes, avec le reste des hommes nous le voyons d’une douceur infinie. S’il a pu dire : « Qui m’accusera de péché ? (Jean, VIII, 46) », il peut dire de même : « Apprenez de moi que je suis doux », en face de ceux qui le connaissaient le mieux; ils ne pourront rien lui reprocher. Dès son entrée dans la vie publique, à sa première manifestation dans la synagogue de Nazareth, il dit ces paroles : « L’Esprit de Dieu est sur moi »… à cause de cela « il m’a envoyé pour guérir ceux qui ont le cœur blessé, rendre la vue aux aveugles, racheter les captifs (Luc, IV, 18) ». C’est parce que l’Esprit de Dieu est sur lui, qu’il a cette douceur. Saint Matthieu constatant cette douceur lui applique ces paroles d’Isaïe : « Voici mon fils… on n’entendra pas sa voix… Il ne criera pas… Il n’éteindra pas la mèche qui fume encore… Il n’achèvera pas le roseau brisé. (Isaïe, XLIII, 1-4 ; Matth., XII, 17-21) ».
Saint Paul a ressenti cette même douceur du Christ vis-à-vis de lui, alors qu’il était encore impie, et il pense qu’il a été traité ainsi pour qu’il soit un modèle de ce que sera la patience de Dieu dans la formation des élus à venir. Sa suprême imprécation était : « Je vous en supplie, par la mansuétude du Christ. » Le Christ donne une impression de douceur. Il est une apparition de douceur. Non seulement sa vie est en harmonie avec ce qu’il était lui-même, mais il veut former des doux. « Je vous, envoie, dit-il, comme des agneaux au milieu des loups. (Luc, X, 3) » Lui-même avait été ainsi salué par Jean-Baptiste : « Voici l’Agneau de. Dieu. (Jean, I, 29, 36) » Il envoie ses apôtres sans armes, sans apparat, pour conquérir le monde par la douceur. Et en effet, s’ils sont forts dans l’affirmation de la vérité, quand il s’agit de leur personne, les disciples se laissent, comme saint Etienne, conduire à la mort « avec douceur ». « Seigneur, s’écria-t-il, ne leur imputez pas ce péché. (Act., VII, 59) » On croit entendre l’écho de la Croix : « Mon Père, pardonnez-leur. » C’est pourquoi Notre-Seigneur ne peut sentir l’indignation chez ses Apôtres. Jean et Jacques veulent appeler le feu du ciel sur les villes coupables de ne pas les avoir reçus. Il les raille et les nomme désormais « fils du tonnerre (Luc, IX, 54 ; Marc, III, 17) ».
Dans l’Évangile, nous trouvons donc la marque de la douceur partout. Cela se comprend. Notre-Seigneur, dans sa divinité même, dans son âme humaine, voyait le Père face à face. Il avait d’ailleurs en lui l’inspiration du Saint-Esprit qui donnait à son âme humaine le sentiment de la paternité. C’est donc avec une intention extrêmement douce que envoyé par le Père, il accomplissait cette mission de réconciliation des enfants avec leur Père. Il voyait en nous des frères, des enfants du Père, et c’est avec ce sentiment très doux qu’il se consacrait à les sauver.
III. – La pratique de la douceur
La douceur de Notre-Seigneur est un modèle que nous devons imiter. Bien souvent cependant nous trouvons dans les personnes pieuses une méconnaissance véritable de cette douceur évangélique. Dans les âmes dévotes, nous rencontrons une sévérité, une amertume, un zèle peut-être, mais amer, une indignation… Tout le contraire de l’esprit de douceur. Et ces personnes sont « pieuses », elles ne manqueraient pas une seule dévotion; Mais leur piété se change en venin; ce n’est pas une vraie piété. La vraie piété doit s’attendrir dans la vue de la paternité de Dieu, puis reverser sur les autres quelque chose de son attendrissement. Si elle n’est pas douce, c’est qu’elle ne va pas jusqu’au cœur, de la religion.
La religion n’est pas un ensemble de pratiques; elle ne s’arrête pas aux objets: elle est dominée par la pensée du Père qui est au ciel. La vraie piété se traduit par quelque chose de doux, de compatissant, de bon pour les autres; elle exige au dedans des sentiments, des pensées, un ensemble de vie intérieure doux, dans une possession de soi-même qui réprime l’indignation, l’impatience, la colère.
Si nous sommes fidèles à l’esprit de Piété qui nous pousse à la douceur, nous réformerons notre intérieur en nous possédant pour réprimer les poussées de la nature : « La mansuétude fait les personnes qui sont maîtresses d’elles-mêmes », dit saint Thomas (II II, q. CLVII, a. 4).
Il ne faut pas suivre les instincts, les pensées qui traversent l’imagination, qui nous représentent le prochain sous son aspect ingrat. Nous devons savoir réprimer un premier mouvement d’antipathie, d’animosité, de violence, d’indignation, de colère, d’impatience…, mouvements qui se produisent dans les âmes qui ont des passions, et toutes en ont. Mettons de l’ordre dans notre intérieur en y faisant régner la mansuétude, la douceur qui est l’application de ce don de piété dont nous sommes pourvus. Les personnes qui, tout en étant dévotes, ont conservé tout un ensemble de sentiments naturels ou mauvais qui les excitent contre le prochain, ont en elles un foyer antifraternel, et c’est pourquoi, malgré leurs pratiques religieuses, elles exhalent leur mauvais fond qui est resté dessous ce revêtement de piété.
Il faut que notre piété corrige d’abord l’intérieur. Notre Seigneur dit que l’extérieur n’a pas d’importance, que « c’est du dedans que sortent les pensées mauvaises, les mauvais sentiments (Matth., XV, 11) » et le reste. Nous ne serons pas doux envers les autres sans cette calme possession de nous-mêmes.
Le don de Piété, en nous inspirant la mansuétude, a donc pour premier effet de détruire ces mauvais foyers d’aigreur et d’amertume et met à leur place des sentiments doux, remplis de bonté envers tous, pour que d’un bon foyer sorte un bon rayonnement.
Quand le Saint-Esprit a suavement accompli cette pacification intérieure, il nous pousse à être vis-à-vis des autres, extérieurement, par notre visage, notre abord, notre allure, nos paroles, comme à l’intérieur, des doux.
Le programme de saint Paul était « vaincre le mal par le bien (Rom., XII, 21) ». L’échelle de la douceur est, en effet, la rencontre du mal. Nous triomphons du mal par notre douceur en étant « comme des agneaux au milieu des loups ». Saint Pierre disait : « Soyez soumis à toute créatures (I Pierre, II, 13). » Si nous n’abordons pas les autres comme des maîtres qui veulent dominer, si nous mettons dans nos rapports quelque chose de respectueux, de soumis, nous disposerons le prochain à la même attitude.
Écoutez encore cette autre parole : « Regardez-vous les uns les autres comme étant supérieurs les uns aux autres réciproquement (Philipp., II, 3). » Alors nous aurons de la considération, des égards, de l’amitié. Lorsqu’on s’adresse aux hommes du peuple, on est porté à les tenir à distance, à leur parler avec une certaine condescendance, et on ne réussit pas à gagner leur sympathie. Il faut s’imprégner de cette vérité que nous sommes tous les membres d’une même famille : le Saint-Esprit nous inspirera cette conviction et la parfaite douceur avec laquelle nous devons aborder tous nos frères comme des enfants du Père céleste.
« Portez les fardeaux les uns des autres (Galat., VI, 2). » Nous sommes compagnons de tâche, chacun; avec notre fardeau: pour les uns, souffrances intérieures ou extérieures; pour d’autres, travail difficile; sachons entrer dans l’intérieur des autres, porter leurs peines. Faisons-le auprès de ceux auxquels va notre apostolat. Faisons-le au-dedans de nos familles. C’est là surtout que nous rencontrons des frères et des sœurs. Ayons cet esprit de fraternité qui y doit être avoué et officiel. Vis-à-vis de ce premier prochain, exerçons cet esprit de douceur qui nous vient de l’inspiration du don de Piété, puisque nous allons vers un même Père qui veut notre bien à tous, dans un même amour.
Si nous faisons ces choses, nous posséderons la terre. C’est la grande ambition: Avoir de l’influence, gouverner les consciences, jouir de l’approbation des hommes, posséder les cœurs. Le grand moyen, c’est la douceur. Les Apôtres n’en ont pas connu d’autre, et ils ont réussi d’une manière efficace, le Saint-Esprit était derrière eux. La douceur inspirée par la piété est toute-puissante. Si nous voulons posséder la petite terre de notre communauté, ou cette autre terre qu’est le terrain de notre apostolat, ou encore l’opinion de notre ville, employons la douceur, c’est le moyen efficace. Elle nous donnera, non seulement la terre d’ici-bas, mais l’autre qui nous attend là-haut. La «Piété», avec la douceur qu’elle communique, est utile à tout; elle a la promesse de la vie présente, la terre, et de la vie future, le ciel.
Ceux donc qui auront réfréné leurs passions intérieures par la douceur qui jaillit de l’Esprit de Piété, ayant le culte de la paternité céleste et vivant dans la fraternité, en répandant la douceur autour d’eux, auront dès maintenant la terre des âmes et plus tard la terre des vivants. Car leur piété a la double promesse de la vie présente et de la vie future.
Chapitre VII

Le don de Conseil
« Parle, Seigneur,
ton serviteur écoute. »

(I Roi, III, 9-10)
C’est la parole que le jeune Samuel, sur le conseil du grand prêtre Héli, répondit au Seigneur qui l’appelait, et, à partir de ce moment, il fut à son tour un grand prophète. Cette parole nous introduit dans notre sujet : le don de Conseil.
Le don de Conseil vient à nous sous la forme d’une parole de Dieu, Il nous la fait entendre intérieurement; il ne nous instruit pas du dehors, comme par la parole de l’Église, mais au dedans.
I. – Place du conseil dans l’organisme spirituel
Avant de dire ce que le Saint-Esprit inspire par son Conseil, il est bon de placer le don de Conseil dans son milieu.
Remarquons que les dons nous sont accordés pour venir en aide aux défaillances de nos vertus. Même surnaturelles, étant notre propriété, — et nous, êtres mobiles, les ayant à notre disposition pour agir —, ces vertus participent de ce côté aux infirmités de notre nature. Les vertus sont pourtant de grandes perfections par rapport à la nature elle-même.
La foi est une grande perfection pour notre intelligence qu’elle élève dans un domaine bien supérieur aux forces de notre esprit. L’espérance et la charité sont de grandes perfections pour la volonté : elles l’attirent vers les biens éternels et lui donnent des sentiments d’amitié pour Dieu. La prudence a aussi un grand rôle, puisqu’elle s’empare des intentions de la charité et les transforme en réalisations pratiques, en mettant la volonté sous l’emprise de la justice, en réglant les passions par la tempérance et la force.
La prudence intervient entre les inspirations de l’amour de Dieu qu’elle recueille et les puissances actives qu’elle fait marcher. Elle est la vertu du gouvernement, le centre de la vie morale surnaturelle; elle transforme les vues de l’amour en actes de détail, et l’amour se prouve par des faits.
Pour les dons, le plan est le même: le don de Crainte perfectionne la vertu de tempérance; le don de Force perfectionne la vertu de force; le don de Piété perfectionne la vertu de justice, En s’élevant plus haut, le don de Conseil perfectionnera la vertu de prudence. Et plus haut encore, les dons d’intelligence et de Science serviront la vertu de foi, le don suprême de Sagesse servira la vertu divine de charité.
Puisque le don de Conseil perfectionne la faculté de gouvernement pratique, il se trouve situé au centre de l’action du Saint-Esprit en nous. Plus haut, il y a la contemplation; plus bas, la pratique de chaque jour; au milieu, le conseil fait passer la lumière de la contemplation en dictées pratiques, comme la prudence, mais à sa manière qui est plus élevée. Il a un rôle directeur sur les autres dons inférieurs : la Force, la Piété, la justice, comme la Prudence sur les vertus de religion, de justice, de force, de tempérance.
II. – Les interventions de l’Esprit de Conseil
On pourrait ici faire une objection. – Comment le Conseil peut-il être une inspiration ? Rien ne ressemble moins à une inspiration que la prudence, qui s’occupe de savoir quel parti prendre et qui pèse toutes choses pour choisir le meilleur. Les conseils sont ce qu’il y a de plus long et de plus embrouillé. Rien ne ressemble moins à une inspiration qu’un conseil.
C’est vrai des conseils que l’on donne, mais non de ceux qu’on reçoit; s’ils nous viennent d’une personne qualifiée, ils arrivent déjà mûris, acceptables d’emblée. Or les conseils qui nous viennent par l’Esprit du Père et du Fils sont le fruit du conseil de la Trinité. Le Saint-Esprit nous les donne tout faits. Il nous les inspire intérieurement et nous les met dans le cœur.
Ces conseils existent-ils ?
Nous en avons l’expérience. Jeanne d’Arc le savait bien, quand elle répondait à ses juges : « Vous avez été à votre conseil, et moi j’ai été au mien. » Elle parlait, il est vrai, de ses voix, mais ses voix étaient voix de Dieu; elle opposait les conseils d’en haut à ceux des hommes. Ce secours d’en haut ne manque à aucune âme chrétienne.
Le don de Conseil est absolument indispensable pour que, dans la vie spirituelle, nous nous tirions d’affaire. Nous devons diriger notre vie spirituelle : il ne suffit pas pour cela d’une nature forte, dressée à la tempérance et à la justice. Il nous faut un gouvernement d’ensemble; les circonstances de la vie changent, les plans se modifient, notre propre vie personnelle ne reste pas la même, nous varions avec l’âge, nous changeons, progressons ou reculons; il nous faut adapter ces puissances de force, de justice, de tempérance à une matière essentiellement malléable, difficile à modeler selon l’art des saints. Seuls nous ne saurions y réussir.
Puis, notre vue est courte, nous ne voyons pas loin en nous-même, et nous avons un instrument bien propre à nous boucher les yeux : l’amour-propre, qui nous cache les avenues de la prudence. La vie, personnes et choses, tourne sans cesse autour de nous. Nous ne voyons pas bien, ou, si nous voyons bien, nous n’avons pas la fermeté nécessaire pour nous imposer à nous-même notre jugement. Quelquefois nous biaisons, si le parti juste nous semble trop difficile; pour ménager nos attaches, nos habitudes, nous rusons avec les inspirations de l’amour de Dieu. Telle est souvent notre psychologie dans le gouvernement de nous-même.
La vertu de prudence, même surnaturelle, s’insère dans cette psychologie de misère: devenue nôtre, il nous, appartient de la manier, nous en gardons l’initiative. Elle est bien une perfection surnaturelle, mais nous avons encore des passions, des intentions cachées, nous n’agissons pas franchement, avec persévérance. Et cependant, l’intention de l’amour de Dieu, une fois conçue, nous devrions changer en direction pratique immédiatement exécutable: telle est l’exigence de la vertu parfaite.
D’où vient l’obstacle à cette perfection ?
Notre-Seigneur dit : « La lumière de votre corps, c’est l’œil; si votre œil est sain, tout votre corps sera dans la lumière; si votre œil est mauvais, si le vice le trouble, tout votre corps sera dans les ténèbres (Matth., VI, 22-23). » Notre corps, c’est l’action; notre œil, c’est la lumière de la conscience. Si notre œil n’est pas net, comment pourrons-nous répondre aux directions de la charité : Oui, si c’est oui; non, si c’est non ? Voilà le côté faible.
C’est pour venir en aide à cette faiblesse que le Saint-Esprit s’interpose. Car il y a un autre aspect plus consolant : toute notre vie ne se passe pas à louvoyer; il y a de franches décisions, autrement nous ne serions pas dignes du nom de chrétiens.
Quand le Saint-Esprit voit l’âme juste se débattre, il lui donne de bons conseils : des conseils persuasifs, efficaces, tendant à lui faire réaliser la chose voulue de Dieu, tant ils sont insistants. Ils viennent nous trouver pour les actes les plus ordinaires, car la matière des dons n’est pas forcément élevée… Nous sommes sous l’influence d’une passion, l’irritation, par exemple; une voix nous dit : contiens-toi, tais-toi, reste maître de toi.
Nous nous demandons ce qu’il faudrait dire à telle personne; nous nous recueillons, la lumière se lève: voilà ce qu’il faut dire, voilà ce qu’il ne faut pas dire: nous avons reçu le conseil d’en haut ! Nous sommes tentés d’aller trop vite; quelque chose nous retient, nous porte à réfléchir, à prier avant d’agir : le Conseil nous retire de la précipitation. Si nous sommes au contraire portés à la négligence, il nous secoue. Dans des circonstances plus graves, nous avons des épreuves, des appréhensions, un changement d’existence, notre âme est troublée; nous nous recueillons dans la paix et c’est la divine réponse : « Pourquoi te tourmentes-tu ? A chaque jour suffit sa peine (Matth., VI, 34). » Ou encore : « Jette ton souci dans le Seigneur, il te nourrira (Ps.LIV, 23). » Tout d’un coup, au moment où nous allions peut-être prendre un parti désespéré, nous sommes éclairés, consolés, et nous pouvons continuer notre route. Tantôt l’Esprit insinue, stimule; tantôt il reprend, gourmande : c’est le remords. Tantôt il se fait juge : il nous témoigne à l’intérieur que c’est bien ou que c’est mal.
III. – Conseil et conscience
Mais c’est ici la conscience des philosophes qui parle, dira-t-on, ce n’est pas l’Esprit-Saint !
Qu’est-ce que la conscience ? C’est la dictée de la droite raison, laquelle est une participation de la lumière de Dieu. Or cette voix de la conscience ressemble fort aux inspirations du Saint-Esprit. Notre raison est droite lorsqu’elle est sous l’influence de la raison de Dieu, lorsqu’elle parle sous son impression. Mais dans une âme divinisée par la grâce, qui a quelque chose de la nature de Dieu, qui est sous l’influence constante de l’Esprit-Saint, de la grâce du Christ, il y a plus : il y a l’inspiration proprement dite.
Tout cela cependant, conscience et inspiration, ne fait qu’un bloc. Dans le concret, c’est le même Dieu qui éclaire notre conscience et qui donne l’inspiration. Pour l’âme divinisée, en qui Dieu habite, où il a créé tout un organisme pour recevoir ses inspirations, les dictées de la conscience, quand l’âme est soumise au régime des Dons, sont en réalité des inspirations de l’Esprit-Saint, ou plutôt les inspirations du don de Conseil se traduisent par ces dictées lumineuses de la conscience. La philosophie seule en effet ne peut pas expliquer toute la psychologie surnaturelle de la conscience. En l’âme divinisée il y a compénétration de la vie naturelle et de la vie surnaturelle. La théologie considère cette réalité totale, et dans les instigations de la conscience qui s’imposent avec force, elle discerne cet élément surnaturel : l’inspiration.
Notre-Seigneur ne nous a-t-il pas assurés que le Saint-Esprit serait notre grande conscience ? « Je vous enverrai le Saint-Esprit, il recevra du mien, il vous suggérera tout ce que je vous ai dit (Jean, XIV, 16, 26 ; XVI, 14.). » Il vous le fera apparaître de nouveau à l’instant où vous en aurez besoin, sous forme de suggestion impalpable, invisible, sous la forme d’un conseil.
IV. – Pratique
Il nous reste à voir comment le don de Conseil peut nous suggérer, dans certains cas, telle ou telle parole de Notre-Seigneur, pour suffire aux besoins de toute notre vie chrétienne. Regardons-nous vivre.
On se trouve en faute, par exemple, pour avoir manqué à la charité fraternelle. On a mal fait, on le voit; mais étant donnée l’animosité qu’on ressent encore, on ne peut se calmer et arriver à la paix nécessaire pour recevoir Notre-Seigneur. On entend tout à coup au plus profond de soi-même cette parole : « Si donc, quand tu présentes ton offrande à l’autel, il te souvient que ton frère a quelque chose contre toi, laisse là ton offrande devant l’autel et va d’abord te réconcilier avec ton frère; puis viens présenter ton offrande (Matth., V, 23, 24.). » On hésitait, on n’avait pas le courage : nous voilà délivré! Par l’Esprit de Conseil, nous arrive l’impulsion éclairante. On suit le commandement de l’Évangile et, réconcilié, on va communier.
Cette âme est tentée par le démon de vaine gloire, lequel se glisse fréquemment dans les bonnes œuvres. L’orgueil, dit saint Vincent Ferrier, s’enorgueillit même de sa chute; après être tombé et avoir fait un acte d’humilité, voilà qu’on se prend à penser : Comme j’ai été humble ! La légitime satisfaction d’une bonne œuvre se tourne ainsi en amour-propre. L’âme est entraînée et le bien est contaminé. Elle ne s’en doute peut-être pas… Et voilà qu’elle se souvient de cette parole : « Que votre lumière luise de telle façon que les hommes en la voyant glorifie votre Père qui est dans le Ciel (Matth., V, 16.). » Et elle comprend qu’elle ne doit avoir qu’un but, que sa lumière ne doit pas luire pour sa propre gloire, et qu’elle ne doit pas tirer vanité de ses bonnes œuvres. Ou bien, dans la même circonstance, c’est une autre parole que l’Esprit suggère : « Que votre main gauche ignore ce que fait votre main droite (Matth., VI, 3.). » « Priez le Seigneur dans le secret, la porte fermée, sans que personne le sache. Si vous jeûnez, fardez-vous, afin qu’on ne le voie pas… » Notre-Seigneur avait tant le culte de l’obscurité dans les bonnes œuvres, de l’humilité ! Et moi, où en suis-je ? En continuant sur le terrain de l’amour-propre, j’allais perdre tout le fruit de mon action !
Par suite de maladresses ou de fautes, on s’est exposé à recevoir des reproches. Au lieu d’avouer simplement ses torts, on cherche des explications, on veut « se rattraper », s’excuser au lieu de s’accuser. Mais voici que retentit au fond du cœur la voix de Notre-Seigneur : « Que votre parole soit oui, quand c’est oui; non, quand c’est non (Matth., V, 37.). » Et l’on se ressaisit : Je dirai ce qui est. Nous voilà délivré de nos duplicités, de nos pharisaïsmes.
Une autre fois l’âme tentée se dit : Cette personne avec laquelle je vis a bien des défauts, elle est maladroite et ne veut pas l’avouer. Elle est irritante… Je ne puis pas vivre avec elle; quel fardeau !… Et tout d’un coup elle entend : « Prends garde qu’en regardant la paille qui est dans l’œil de ton frère, tu ne voies pas la poutre qui est dans le tien. (Matth., VII, 3.) » La voilà éclairée et elle se dit : « Cette personne est comme moi : elle a ses défauts, j’ai les miens, nous sommes compagnons d’infirmité. »
La voici maintenant dans des épreuves de santé, d’accablement; des crises intérieures ou extérieures lui font sentir le fardeau de la vie, et elle s’écrie : « Seigneur, que vous ai-je fait? C’est insupportable. » — Mais soudain, la parole de l’Évangile se fait entendre : « Si quelqu’un veut venir après moi, qu’il se renonce lui-même, qu’il prenne sa croix tous les jours, et qu’il me suive (Matth., XVI, 24.). » Et alors l’âme répond : « J’ai voulu vous suivre, Seigneur, j’ai ce que vous m’avez annoncé : ma croix à porter… me renoncer. Je comprends et j’accepte. » Ou bien : « Venez à moi, vous tous qui êtes accablés… Prenez votre fardeau qui est le mien… Il est léger (Matth., XI, 30.) », parce que je l’ai porté et que vous le portez avec moi. Notre-Seigneur fait ainsi luire la lumière de sa propre croix. Il donne l’intelligence du mystère de la croix. Il nous dit comme à saint Pierre qui fuyait le martyre : « Je rentre à Rome pour être à nouveau crucifié. » Alors nous rentrons à Rome, et nous reprenons notre croix.
Il faudrait citer tout l’Évangile… Le Saint-Esprit double les lumières de notre conscience avec ses inspirations. Tantôt d’une façon douce : c’est une suggestion, un murmure, mais persuasif, insistant. D’autres fois, c’est un dur reproche, quand nous n’écoutons pas et nous obstinons. Il agit pour que nous soyons éclairés en toutes circonstances.
L’Évangile nous instruit en général. Le Saint-Esprit fait revivre devant nous les conseils de l’Évangile au moment opportun, en face des difficultés. « Il vous suggérera, dit Notre-Seigneur, tout ce que je vous ai dit (Jean, XIV, 26.). »
L’œuvre du don de Conseil est une réalité. Prenons-en conscience. Par la grâce sanctifiante, nous avons le don de Conseil, nous avons la faculté d’être impressionnés par ses inspirations; soyons convaincus que nous sommes sous son influence, usons-en; faisons-nous une habitude de recourir à ses lumières et, quand le besoin s’en fera sentir, il nous aidera à point nommé.
V. – Mater boni consilii
La Très Sainte Vierge est médiatrice, médiatrice universelle dans l’ordre de la grâce. Or elle est saluée très particulièrement par l’Église comme médiatrice des grâces dont nous nous occupons ici. Léon XIII a ajouté à ses litanies cette invocation : Mater boni consilii, qui était une invocation chère à l’Ordre de saint Benoît.
La Très Sainte Vierge a bien le droit et le pouvoir de nous donner directement des conseils; mais son influence, s’exerce encore pour nous procurer les conseils du Saint-Esprit : elle peut prier le Saint-Esprit et agir sur lui, pour qu’il nous donne ses inspirations quand nous en avons besoin.
Que nous reste-t-il donc à faire ?
Mettons en mouvement notre don, mettons-nous sous l’inspiration du Saint-Esprit; mettons-nous aussi sous la protection de la Sainte-Vierge : elle nous rappellera qu’il faut recourir au Saint-Esprit, elle lui demandera elle-même de nous venir en aide. Le don parfait alors nous sera doublement garanti : du côté de nous-mêmes, puisque nous tendrons notre voile au souffle du Saint-Esprit, qui nous donnera ses dons; du côté de la Sainte-Vierge, qui, en plus de ses propres dons, saura déclencher notre bonne volonté en priant le Saint-Esprit, pour qu’il nous donne les siens quand nous en aurons besoin.
Chapitre VIII

La Béatitude des Miséricordieux
« Bienheureux les miséricordieux,
parce qu’ils obtiendront miséricorde. »

(Matth, V, 7)
I. – En quel sens la miséricorde est dite l’effet propre du don de conseil ?
La miséricorde est, d’après saint Augustin et saint Thomas, l’effet propre du don de Conseil, Sans doute le don de Conseil a un plus vaste domaine que celui de la miséricorde. Nous pouvons recevoir du Saint-Esprit des conseils pour tout, témoin la variété que nous trouvons dans l’Évangile. Le Conseil est un don directeur, et il dirige toutes les vertus morales, l’humilité, la chasteté, la justice, la piété, la religion… Les conseils du Saint-Esprit s’étendent à tous les ordres de choses. Pourquoi rattacher particulièrement la miséricorde à ce don ?
Dans toute vertu, comme dans toute œuvre en général, il y a un point où se manifeste toute l’excellence de cette vertu, où elle atteint son maximum. Saint Thomas dit que la force ne donne son plein que dans le martyre; il en conclut que le martyre est l’acte propre de la force, quoiqu’il y ait pourtant un acte de force à résister à une douleur moindre. De même la miséricorde est l’effet propre du don de Conseil, parce que c’est là qu’il donne son plein.
II. – En quoi consiste la miséricorde ?
Voyons-le d’abord par contraste. La miséricorde n’est pas la simple charité fraternelle, laquelle étend à tous son effet : la bienfaisance. La charité est universelle, elle fait le bien sans acception de personnes; on peut faire du bien à son supérieur ou à un riche, qui ne sont pas pour autant des « misérables ». Nous distinguons donc déjà la miséricorde d’avec la charité.
La miséricorde n’est point l’aumône. L’aumône est un acte de la miséricorde: une âme miséricordieuse met son activité à faire l’aumône. Nous savons qu’il y a sept espèces de miséricorde corporelle et sept espèces de miséricorde spirituelle. Mais les aumônes corporelles, qui ont pour but le corps, vont très facilement plus loin, jusqu’à l’âme, qui est spirituelle.
La miséricorde n’est pas non plus la simple bonté qui est quelque chose de plus général.
La miséricorde est un sentiment de pitié qui nous est inspiré par la charité, et qui nous incline vers le misérable, vers celui qui manque de tout, soit au point de vue temporel soit au point de vue spirituel. Il n’y a pas de miséricorde sans misérables. C’est le misérable qui éveille le sentiment de miséricorde, lequel doit être régularisé par la prudence, et adopté par la charité, pour que l’amour de Dieu en soit le moteur.
La miséricorde est une nuance excellente de la charité fraternelle; c’est en elle que l’amour de nos frères donne son plein; pour être miséricordieux il faut aimer davantage son prochain que pour être simplement bon et charitable.
La miséricorde vise toute espèce de misères, physiques, morales ou intellectuelles; elle s’applique à remédier à cette misère, à combler le vide creusé par cette misère. Pour remédier à une grande misère, il faut être riche, puissant, supérieur. Un acte de bienveillance pour une personne agréable est une charité, mais qui n’est pas difficile. Quand on se trouve en face d’un abîme et qu’on entreprend de le combler, quand on veut aller au secours d’une âme pour la tirer de la misère, c’est un acte de charité spécial et excellent, qui suppose que l’on possède en abondance des trésors de bonté, et, dans son activité, de quoi secourir de grands maux.
Pour cette raison, au dire même de saint Thomas, la miséricorde est l’acte le plus propre, le plus spécial de Dieu. En effet, Dieu est l’Etre supérieur par excellence, rien ne lui manque. Quand il regarde vers la pauvre créature, il est incliné à lui venir en aide, parce qu’il est riche, bon: la misère attire le don de la divine surabondance. Tout est misérable pour Dieu, même les anges, si cependant on excepte les anges béatifiés et les saints bienheureux, parce qu’ils sont maintenant comblés, tout a besoin de Dieu. Il faut qu’à toute chose Dieu communique l’être et qu’il subvienne aux besoins de tout ce qui existe. Il convient à Celui qui a créé ce pauvre monde de se pencher vers lui dans un sentiment d’amour, qui est de pure miséricorde. Toutes nos bontés n’atteignent pas la noblesse de cet Amour qui, n’ayant besoin de rien, s’incline vers celui qui a besoin de tout, pour lui donner tout.
Nous voyons ainsi que la miséricorde diffère de la douceur. La douceur nous fait contenir en nous ce que nous pouvons avoir de fâcheux, de mauvais, de méchant, d’irritable, afin qu’il ne sorte de nous que des actions suaves et bonnes pour le prochain quel qu’il soit. Elle nous inspire d’abord de nous corriger nous mêmes, de polir nos mœurs et d’apaiser nos passions pour ensuite aller aux autres avec suavité et gagner leurs cœurs. Elle est de règle vis-à-vis de tout le monde. La miséricorde, au contraire, est une charité qui se propose de venir en aide aux seuls misérables, et de même que la douceur ne suppose pas toujours la misère qui est indispensable à la miséricorde, la miséricorde à son tour n’exige pas toujours la « correction* » intérieure, dont ne peut se passer la douceur.
* Le mot « correction » est pris ici dans un sens spécial et désigne cet état que nous inspire la douceur en « corrigeant » nos aspérités.
III. – Rattachement de la miséricorde au don de conseil
Comment le Saint-Esprit, en nous envoyant son Conseil, nous rend-il miséricordieux ? Pourquoi la miséricorde est-elle l’effet propre du don de Conseil ? Il est maintenant facile de le comprendre.
Le don de Conseil et la Vérité de notre misère.
Le don de Conseil, perfectionnant la prudence qui est la faculté de notre gouvernement personnel, doit avoir la qualité première de la prudence, qui est de nous faire voir les choses comme elles sont, de nous faire voir juste, mais à fond. L’homme prudent voit juste, aussi l’appelle-t-on un homme judicieux. Il voit le juste milieu, le juste parti à prendre. Il voit juste en soi : sa nature, son caractère, ses passions, pour les contenir; ses qualités, pour s’en servir. Il voit juste dans les autres, dans tous ceux qui ont avec lui quelque rapport.**
** Remarquons que voir juste n’est pas la seule qualité de la prudence, il faut encore la force de volonté qui exécute : le prudent doit gouverner, mettre en branle.
Le don de Conseil doit donc avoir pour résultante de faire voir juste en nous et dans les autres.
Qu’est-ce que voir juste ?
Voir juste, c’est avant tout reconnaître la misère universelle. La grande vérité, c’est que nous sommes une collection de misérables, sans nous excepter nous-mêmes. Nous n’avons rien de vraiment bon, de vraiment fort; notre nature est limitée, et, sans la miséricorde du bon Dieu, nous ne ferions que des choses extrêmement médiocres. Cette nature par ailleurs est tombée; Dieu l’avait faite puissante, droite par sa justice originelle. L’homme qui possédait en lui l’avenir de l’humanité, malgré les dons reçus, a péché, il s’est séparé de Dieu. Notre-Seigneur, il est vrai, a, par son sacrifice, réparé la faute, mais beaucoup encore n’adhèrent pas à lui et restent dans leur misère; et chez les chrétiens eux-mêmes il reste la pente mauvaise, conséquente aux blessures qui viennent du péché. Jésus-Christ, en nous réconciliant, nous a rendus capables, à nouveau, de vivre de la vie divine; mais si la faute est réparée dans la partie supérieure de notre âme, si, munie de la grâce et de la charité, l’âme peut se frayer un chemin vers la béatitude, il reste néanmoins un foyer d’incendie; les passions sont contenues, mais encore vivantes, leurs ardeurs nous enflamment pour des choses mauvaises: l’orgueil de l’esprit, la concupiscence de la chair, la colère… Quatre blessures nous sont laissées, afin que nous ayons plus de mérites pour gagner le ciel.
Ceux qui n’ont pas été régénérés par le baptême sont dans un état plus misérable encore, et les chrétiens, qui n’ont pas gardé la grâce, ont quelque chose de cet état d’épouvantable misère.
Quant à ceux qui font tout leur possible pour se maintenir dans la charité, ils ont aussi leur triste lot.
Nous le disons donc, et c’est vrai : l’humanité est une collection de misérables, nous en tête. Dieu le voit, et il déverse sa bonté sur tous, nous dit Notre-Seigneur : « Il fait pleuvoir sur les bons et sur les méchants, luire son soleil sur les justes et sur les injustes » (Matth., V, 45.), tant au spirituel qu’au temporel. Il voit la misère de tous, et c’est pourquoi ses bienfaits sont si surabondants; sans cela le monde ne tiendrait pas en équilibre. La sagesse, la prudence de Dieu éclate en sa miséricorde.
Le Dieu de l’Évangile, la Sagesse incarnée, est une vivante apparition de la miséricorde divine; cette qualité éclate dans la personne de Notre-Seigneur. Nous avons là une preuve de sa divinité; c’est un argument puissant d’apologétique : si Notre-Seigneur n’était pas Dieu, qui aurait pu suggérer aux évangélistes, qui avaient à dépeindre un Dieu incarné, de le faire miséricordieux, de tomber si « à pic », en lui donnant précisément cet attribut foncier de Dieu ? Mais c’est précisément parce qu’il était Dieu, que Notre-Seigneur a mis en œuvre tout naturellement cette miséricorde divine : étant Dieu, il était miséricordieux à l’infini, au plus haut degré. C’est en quoi apparaît sa merveilleuse sagesse, sa prudence.
Le trait le plus touchant que l’Évangile nous donne de la miséricorde de Dieu en Notre-Seigneur est peut-être celui de la femme adultère (Jean, VIII, 3-11). Des pharisiens ayant surpris cette femme l’amènent devant le Maître, et lui disent que la loi de Moïse ordonne sa lapidation; ils lui demandent ce qu’il en pense. « Que celui d’entre vous qui est sans péché lui jette la première pierre », dit le Sauveur à ces hypocrites, qui bientôt s’éloignent l’un après l’autre. Puis, se trouvant seul avec la malheureuse : « Personne ne t’a condamnée », lui dit-il, «ni moi non plus. Va en paix et surtout ne pèche plus.»
Nous avons ici en scène la courte vue de l’homme et la lucidité de Notre-Seigneur qui est Dieu : ces hommes sont impitoyables, ils sont heureux d’avoir surpris cette femme, ils veulent lui appliquer la loi. Ils ne voient pas que, dans le fond, ils sont plus misérables qu’elle; sa faute est grave, mais elle est moindre que la leur. Eux ont l’orgueil de l’esprit, l’hypocrisie en matière religieuse, un manque absolu de charité; blancs à l’extérieur « comme des sépulcres », ils observent le dehors de la loi, « ils filtrent les moucherons » et se croient purs. Se doutent-ils, ces sépulcres, qu’ils sont remplis de pourriture ? La passion a obscurci leur vue ! L’homme ne sait pas ce qu’est l’homme. Insensés !
Notre-Seigneur, lui, savait « ce qu’il y a dans l’homme » (Jean, II, 25.) : Il y voyait une misère profonde, physique et morale, l’impuissance pour vouloir le bien, la capacité pour vouloir le mal. En face de cet océan de pauvreté et de misère, qu’est-ce que cette femme ? Un cas particulier de la loi universelle. Sa faute est grave, mais Jésus n’en est pas surpris, il y en a d’autres plus grandes dans ces pharisiens qui veulent la lapider. Il voit plus loin, il voit le fond de misère qui se cache en tout cœur humain, en toute volonté humaine, en toute vie humaine. Il le voit clairement, sans que rien lui soit caché, et, dans sa nature humaine, il est pleinement assisté par l’Esprit de Conseil. Alors il se désintéresse de cette dure justice humaine : il le montre en écrivant par terre. Quoi ? Nous ne savons. Il n’a écrit qu’une fois, et c’était sur le sable, Les accusateurs se rendent compte de leur position ridicule, et, voyant sans doute les fautes qu’ils se cachaient à eux-mêmes, se retirent. Et alors, c’est la parole de miséricorde : toute la miséricorde de Notre-Seigneur, son amour des pécheurs est dans cette parole.
Il allait de préférence aux pécheurs. Il logeait chez un Zachée, un publicain, d’une race de pécheurs. Aussi lui reprochait-on de vivre dans la compagnie des femmes de mauvaise vie. Pour un Dieu, se faire une réputation comme celle-là ! Quelle extraordinaire miséricorde ! On en est ravi. Mais c’est qu’un Dieu voit clair !
Le miséricordieux voit juste; par conséquent, il est prudent à fond. Il a tous les éléments de ses jugements, il peut dire la vérité, indiquer la conduite à suivre : personne ne voit plus à fond que lui. La miséricorde sera donc, parmi tous les actes qu’inspire le don de Conseil, le joyau, la perle précieuse.
Si nous voulons voir clair, être prudents, soyons miséricordieux. Nous verrons ainsi d’une façon vraie l’homme que nous sommes, nous connaîtrons aussi les hommes qui nous entourent. La miséricorde nous faisant pénétrer l’universelle misère, nous saisirons mieux l’étincelle de bien que Dieu y a laissée, et qu’il nous faut reconnaître, même dans ceux qui sont mauvais, méchants, tarés.
Les serviteurs demandant au Maître du champ s’il fallait arracher l’ivraie semée par l’ennemi : « Non, dit-il, laissez croître le blé et l’ivraie jusqu’à la moisson; après on les séparera. » (Cf. Matth., XIII, 24-30.) Notre-Seigneur a pitié à cause de cette étincelle de bien qu’il découvre dans les volontés les plus perverses. Sur la croix, devant cette foule qui a crucifié son Roi, devant les cruels pharisiens : « Mon Père, dit-il, pardonnez-leur, ils ne savent ce qu’ils font. » (Luc, XXIII, 34.) Dans tout mal, il y a toujours un fond de bien sur quoi s’appuyer; dans toute âme, un secret ressort, pour s’élever jusqu’à la vie éternelle.
Essayons de voir comme le Christ. Demandons au Saint-Esprit de nous faire pénétrer la misère universelle et la nôtre. Alors nous ne serons plus secoués par l’indignation pharisaïque qui se glisse dans les âmes à courte vue qui n’ont pas reçu le don de Conseil. Ce ne sera plus le mépris pour les autres, ces manières dédaigneuses, cruelles, avec lesquelles on traite parfois les pauvres gens misérables, sans voir le mal dont ils souffrent, et qui est cause de leur répugnante laideur. Si même on nous dit des injures, si on nous veut du mal, nous comprendrons que cela vient d’une plaie cachée dont on souffre, et qu’il faut avoir pitié de ces malheureux.
Le Saint-Esprit nous ayant donné cette vue juste, laissons-nous diriger par elle dans nos œuvres de miséricorde.
Prudence et miséricorde
Le don de Conseil parachève divinement, avons-nous vu, l’œuvre de la prudence. Or que nous conseille la prudence ? Sans nul doute de prendre le meilleur moyen pour nous sauver. Le don de Conseil doit mettre en pleine évidence, d’une façon toute divine, ce meilleur moyen, qui est précisément la miséricorde.
Il n’y a pas de précepte plus inculqué dans l’Évangile que celui-là. « Dans la mesure où vous aurez mesuré les autres, on vous mesurera. » – « Ne jugez pas, et vous ne serez pas jugés. Vous serez jugés par le même jugement avec lequel vous aurez jugé les autres » (Matth., VII, 2.)
Nous sommes ainsi avertis que la miséricorde est le seul moyen d’obtenir miséricorde. La prudence suprême, c’est d’être miséricordieux ! On voit donc le lien très étroit de la miséricorde et du don de Conseil qui parachève la prudence.
Dans une scène évangélique, Notre-Seigneur nous montre quelle sera la conduite de son Père envers ceux qui ne font pas miséricorde : Un roi demanda compte de ses deniers à son serviteur. Celui-ci n’a pas de quoi payer, et le maître ordonne d’abord qu’il soit vendu. Le malheureux supplie, et le maître lui remet toute sa dette. (C’est l’image des misérables que nous étions devant Dieu avec le péché originel et nos propres péchés, et il nous a tout remis.) Et voilà que ce serviteur libéré trouve son confrère, qui était aussi son débiteur, et il lui saute à la gorge. A son tour ce compagnon supplie, mais l’exacteur ne veut rien entendre et livre son débiteur à la justice. Ce que voyant, les témoins le rapportent au maître qui prononce un sévère jugement : Je t’ai remis ta dette, tu aurais dû faire de même à ton frère. Et il le punit comme il le mérite. « Ainsi, ajoute Notre-Seigneur, en sera-t-il fait de vous, si vous ne remettez pas vos injures du fond du cœur. » (Matth., XVIII, 23-35.)
C’est la loi. Il nous sera fait miséricorde, si nous avons fait miséricorde. Il s’ensuit que les gens bien avisés, les âmes prudentes, doivent faire miséricorde et prendre à la lettre la demande du Pater: «Pardonnez-nous nos offenses, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés.» Au fur et à mesure que les injures et les misères se présenteront, les prudents feront des provisions de miséricorde pour obtenir eux-mêmes le pardon du Père. C’est un motif d’intérêt, mais Notre-Seigneur a jugé à propos de nous le suggérer, pour nous rendre plus vigilants.
La prudence nous conseille la miséricorde, et la pratique de la miséricorde nous rendra plus prudents encore. Nous recevrons, par le secours de l’Esprit-Saint, pour nous gouverner nous-mêmes, le choc en retour des miséricordes que nous aurons faites. Si nous faisons miséricorde, Dieu nous donnera une grâce de conseil plus approfondie. Alors nous serons plus encore portés à la miséricorde. Ainsi, de miséricorde en prudence, et de prudence en miséricorde, ce sera un cercle sans fin qui aboutira à une grande puissance de gouvernement de nous-mêmes et à des mérites sans nombre.
Miséricorde et salut des âmes
Nous devons, pour être sauvés, non seulement obtenir miséricorde, mais encore « chercher le royaume de Dieu et sa justice », étendre ce royaume, faire régner dans les cœurs la charité du Christ. Le don de Conseil doit nous enseigner le meilleur moyen d’y réussir, et c’est encore par excellence la miséricorde. Nouveau lien entre le don de Conseil et cette vertu.
Les grands politiques croient que le moyen de régner est de savoir, à temps, user de la force. Pour nous, notre grand ressort est de pénétrer cette misère universelle qui se cache et d’essayer, par des bienfaits sans nombre, de combler cet abîme. Ceux qui sont miséricordieux arrivent, même dans les choses surnaturelles, à des résultats que n’atteint pas la violence. Avoir des paroles compatissantes, être bon, encore bon, toujours bon, est le moyen de régner sur les cœurs. C’est la plus profonde politique. S’il faut exclure la violence, on ne doit pas pour autant encore négliger l’autorité : la correction fraternelle est comprise parmi les œuvres de miséricorde. Mais ordinairement, c’est par la douceur, les bons procédés d’une âme compatissante, ouverte aux misères d’autrui que nous aurons l’accès des cœurs. Saint Thomas dit : « Le don de Conseil dirige très spécialement dans les œuvres de miséricorde. » (II II, q. LII, a. 4, ad 1m.). Il donne la compassion qui ouvre le cœur, et, quand le cœur est gagné, tout le reste vient. Par la miséricorde, l’apôtre du Sauveur amène les pécheurs jusqu’au confessionnal, jusqu’à la communion, jusqu’à la vie chrétienne sérieuse, jusqu’à la dignité souveraine de la vie religieuse dans toute sa plénitude. Ayons l’abord sympathique, ne regardant pas les fautes, quoique les voyant; remédions d’abord aux misères corporelles, pour entrer ensuite dans les douleurs intimes; soyons compatissants: nous régnerons sur les cœurs, nous ressusciterons les âmes, Et sauvant ainsi les âmes nous serons sûrement sauvés: Dieu nous jugera bons et fidèles serviteurs.
Être miséricordieux, c’est donc être sage et prudent à fond. Quoi d’étonnant si le don de Conseil nous porte de préférence à la miséricorde ?
* * *
Le Conseil du Saint-Esprit connaît le moyen de gouverner les âmes. Au premier rang, nous devons être les fils du Saint-Esprit, demeurer sous l’influence du don de Conseil. Soyons en commerce intime avec lui, il nous communiquera davantage l’esprit de miséricorde et nous dirigera dans son exercice en nous faisant saisir les moyens d’être bons. Ainsi nous serons prudemment conduits dans la voie du salut, sûrs de recevoir un jour miséricorde.
Adressons-nous à l’Esprit-Saint toutes les fois que nous avons besoin d’être miséricordieux, pour voir juste pour notre intérêt, pour celui des autres; tendons notre voile pour nous mettre sous son action, et n’abordons ni ne poursuivons aucune œuvre de miséricorde, sans avoir recours constamment à son bon Conseil.
Chapitre IX

Le don de Science
« Les choses invisibles de Dieu sont vues à travers les choses créées,
y compris sa puissance éternelle et sa divinité. »

(Rom., 1 20)
I. – Transition des dons pratiques aux dons intellectuels
Nous avons achevé la partie morale de notre étude Avec le don de Conseil, nous avons posé la clé de voûte de notre gouvernement pratique par les dons: la Crainte, la Piété, la Force, le Conseil, constituent une sorte d’intendance du Saint-Esprit, qui doit mettre notre monde intérieur dans la paix ainsi protégées, les puissances supérieures de notre âme, notre intelligence avec notre foi, notre volonté avec l’espérance et la charité, pourront, en effet, se développer en paix dans l’amour Dieu.
Il nous faut maintenant remonter à la source d’où viennent les inspirations du Saint-Esprit; en nous élevant jusqu’au principe même de notre vie divine, nous en renforcerons les énergies, nous entrerons en relation plus intime avec notre Dieu par la foi et la charité ! L’Esprit divin aidera notre foi par la Science et l’Intelligence, il aidera notre Charité par la Sagesse.
Nous allons donc pénétrer dans le royaume de Dieu, dans un monde spirituel régi par nos rapports directs avec lui. Sous l’égide des dons pratiques, nous nous occupions de nos rapports avec les hommes et avec nous-même; nous cherchions à saisir toute la perfection que Dieu veut y mettre par l’influence du Saint-Esprit. Maintenant nous allons contempler la hauteur que la foi et la charité doivent atteindre par l’impulsion du même Esprit.
C’est dans nos relations avec Dieu que les vertus morales pratiques trouvent leur principe directeur. Si nous cherchons en cet ordre moral la meilleure manière d’accomplir un acte, c’est pour donner à l’amour divin plus de place dans notre vie*. Nous fixons d’abord les exigences de l’amour de Dieu et nous déterminons ensuite notre devoir, en nous réglant sur elles.
* Le domaine des vertus morales doit être lui-même régi par l’amour divin : la charité est la forme parfaite de toutes les vertus; mais les influences de la charité s’exercent ici tout autrement que dans le domaine supérieur des vertus théologales, et c’est ce qu’on va montrer par l’étude des dons de Science, d’Intelligence, et de Sagesse.
Tel est, peut-on dire, le jeu de notre vie chrétienne sur le terrain des vertus morales, dans nos rapports avec les hommes et avec nous-même. Notre vie théologale a un autre rythme. Par tout le mouvement de la foi et de la charité nous remontons vers la vie intime de Dieu. Par l’activité de ces vertus nous imitons la vie même de Dieu, nous accomplissons les actes réservés à Dieu : Se connaître tel qu’Il est et S’aimer à proportion de Sa connaissance. Par la miséricorde de Dieu qui nous donne part à sa nature et à son pouvoir, nous essayons de vivre notre vie divine, comme des enfants cherchent à imiter leur père; tel est le rôle de la foi, de l’espérance et de la charité.
II. – Nature de la Foi
La foi est une vertu qui nous fait donner notre assentiment aux vérités concernant Dieu que contient la révélation, particulièrement la révélation de Notre-Seigneur. Etant convaincus par la foi que Dieu est tel que l’enseigne cette révélation, nous entrons en relation avec le vrai Dieu par un acte apparenté avec l’acte glorieux que fait Dieu en se contemplant, et que font avec lui dans le ciel les anges et les bienheureux. Il n’y a pas deux vrais Dieu, celui du ciel et celui de l’Évangile : c’est avec le vrai Dieu du ciel que nous sommes en relation de connaissance, lorsque nous croyons à l’Évangile.
Quel bien précieux que cette lumière, sur ce qui fera un jour notre bonheur ! Nous avons déjà la substance de ce que nous espérons, elle est mise à notre portée par la foi. Grâce à la foi, nous nous appuyons sur le témoignage même de Dieu, qui est la Vérité. Saint Thomas chante, dans l’Adoro te : « Je crois tout ce qu’a dit le Fils de Dieu même. »
La foi, parce qu’elle est une perfection de notre nature humaine (nous ne pouvons pas croire contre notre raison), appelle certains arguments pour nous aider à croire. C’est l’apologétique, mais la foi ne repose pas sur l’apologétique. La philosophie et l’apologétique doivent nous convaincre qu’en faisant un acte de foi, nous faisons une chose raisonnable, c’est tout. Après cela, il faut croire, croire d’une façon absolue, parce que l’objet de notre croyance est révélé. Pour motiver notre foi, nous avons le témoignage de Dieu : Dieu, l’a dit, et Dieu, par sa grâce, témoigne à l’intérieur qu’il en est ainsi, comme l’affirme saint Jean : « Celui qui croit a le témoignage de Dieu en soi ». Un enfant baptisé, lorsqu’il a l’âge de raison, croit naturellement, comme s’il était en plein lumière. Le témoignage intérieur de Dieu incline notre cœur et notre pensée à croire. Ce témoignage est le véritable moteur de la foi.
D’autre part, comme notre foi est une vertu de cette vie, pendant laquelle nous marchons vers le Ciel, elle garde une certaine obscurité; elle est comme une petite lumière qui nous guide dans un lieu ténébreux : nous ne sommes pas arrivés à la patrie de lumière, nous la regardons de loin… Cette obscurité nous laisse insatisfaits au point de vue intellectuel; nous voudrions voir clairement : il nous est douloureux d’obéir sans cesse à la foi par des coups répétés de la volonté, au lieu d’avoir la pleine lumière; ce serait si bon de voir ! Mais parce que nous sommes sur le chemin, dans un temps où il nous faut mériter de parvenir au terme, nous ne devons pas voir. Il en résulte que, dans notre foi, il y a, non pas du doute – nous adhérons fermement –, mais comme un flottement : nous éprouvons un mouvement d’oscillation, notre pensée n’est pas fixée par la vue de l’objet.
Saint Thomas dit : cogitatio; il y a une certaine agitation, un va-et-vient de la pensée. Ceci nous explique pourquoi, dans l’oraison, nous sommes si sujets aux distractions, aux échappées de notre esprit : il ne faut pas les attribuer à la seule négligence, mais au fait que nous ne sommes pas « fixés », notre contemplation n’a rien de la contemplation définitive.
Si nous pouvions, comme les anges, voir l’Essence divine, il en irait tout autrement. Mais l’objet de notre contemplation a quelque chose de déconcertant à l’égard d’une pensée qui est faite pour voir, qui cherche à voir et qui ne voit pas. Donc, dans sa nature, la foi comporte une certaine obscurité. Il faut en faire notre deuil; nous ne pouvons à sa seule lumière voir Dieu; au ciel nous recevrons pour cette vision bienheureuse la lumière de gloire; sur terre nous sommes retenus par les liens de notre corps.
III. – Nécessité des dons de science et d’intelligence
La foi présente deux autres difficultés, que surmontent l’Intelligence et la Science.
La première difficulté tient à ce que la foi, lumière surnaturelle, lumière surhumaine, est enracinée dans notre raison humaine. Elle la perfectionne, mais elle en reçoit comme un choc en retour. Notre raison n’est pas faite pour l’infini; elle doit acquérir ses connaissances par le moyen des sens auxquels elle est liée; les sens la renseignent sur les choses matérielles, visibles, desquelles elle doit extraire ses pensées les plus spirituelles. Les choses sensibles et les évidences de notre raison, concernant les choses visibles et compréhensibles, attirent notre esprit et peuvent détourner son regard et l’absorber.
Les créatures attirent notre entendement et, derrière notre entendement, attirent notre cœur qui, les voyant belles et bonnes, s’y attache. Et c’est autant de perdu pour la charité. Le rôle de la pauvre foi, qui parle des choses invisibles, devient alors bien difficile. C’est le don de Science qui doit remédier à cette imperfection.
La deuxième difficulté provient de la révélation, des dogmes. La forme humaine en laquelle ils sont exprimés les empêche de nous satisfaire entièrement. La Sainte Ecriture élève autant que possible nos idées pour que nous enserrions, de nos conceptions humaines, le divin. Mais nous pénétrons incomplètement son langage, nous n’allons pas jusqu’au fond. Il est difficile de saisir le sens d’une parabole. Il est plus difficile d’entrer dans un mystère, celui de l’Incarnation par exemple, malgré les explications que donne la théologie. Nous restons dans l’admiration, nous voyons qu’il serait doux de comprendre, nous ne pouvons pénétrer jusqu’au fond du mystère, caché sous l’écorce de la lettre.
Notre foi est arrêtée par des idées à forme humaine qui ne peuvent rendre la divine réalité. D’où la nécessité d’un don qui nous introduise dans le cœur du mystère, et c’est le don d’Intelligence.
IV. – Le don de science
Ce qui rend nécessaire le don de Science, c’est l’obsession que le croyant le plus sincère éprouve à l’égard des créatures qui sont l’objet naturel de son entendement. Nous voyons les choses de ce monde, et nous ne voyons pas Dieu; nous sommes attirés vers la terre, et tentés de déserter la contemplation divine.
Combien les créatures occupent en effet notre pensée, comme on se laisse prendre à leur fausse science ! Certains pensent qu’elles peuvent s’expliquer sans Dieu. Ils ont la science fausse des créatures. D’autres croient que l’homme est né bon, qu’il n’existe pas de mal originellement en lui, qu’il n’y a donc pas lieu de chercher à purifier son cœur, et que, toute la nature étant bonne également, on peut se livrer à son attrait avec pleine liberté, en jouir le plus possible. D’autres ne voient que le mal; ils pensent que, s’il y avait un Dieu, il ne permettrait pas ces terribles calamités: la guerre, la peste, la famine, les misères, les maladies, les douleurs de toutes sortes. D’autres admettent Dieu, mais croient que telle ou telle chose échappe à sa Providence, la liberté par exemple et tout l’ordre qui en dépend. Ainsi veulent-ils soustraire l’homme et la société au gouvernement divin.
La fascination qu’opère la nature tient surtout à son pouvoir de séduction: elle contient une part de bien, et par là elle nous fixe en elle. Nous avons le désir du bonheur; les créatures nous disent : Nous sommes ce bonheur. Et nous sommes tentés de leur donner notre acquiescement, d’oublier Dieu. Echappons-nous complètement à ce matérialisme ? Les biens de ce monde ne tiennent-ils pas en nous une trop grande place ? Nous sommes pleins de leur vue, nous leur attachons trop d’importance, et nous désertons la pensée de Dieu, ou du moins elle s’estompe, devient lointaine. Combien notre foi est gênée dans son mouvement vers Dieu, malgré la force du témoignage divin, par la hantise du créé ! Il est bien vrai, les objets apparents nous attirent: ils captivent notre intelligence et notre cœur.
Le Saint-Esprit, voyant notre foi aux prises avec ces obsessions, a voulu nous en dégager; il le fait par l’inspiration du don de Science. Telle est la raison d’être de ce don, qui doit nous faire concevoir une juste idée des créatures, afin qu’elles ne soient pas un obstacle, mais un secours; afin qu’elles ne gênent pas notre foi, mais lui deviennent une aide.
V. – Les deux aspects du don de science
Le Saint-Esprit, par une première inspiration du don de Science, nous fera comprendre, au fond de notre cœur surnaturalisé, le vide, l’insuffisance, la vanité des créatures; il nous en fera expérimenter, savourer avec délices le néant. Ce n’est pas là certes le sommet de la contemplation, ce n’est que la première étape. Il nous apparaît, à cette lumière, que les choses qui nous retenaient ne sont rien. Les grandes conversions s’opèrent par ce sentiment intense de la vanité des biens de ce monde. Saint Augustin s’était traîné dans l’amour de la terre, il revient par le chemin d’un désir de bonheur que Dieu a mis en lui. Il a vu le peu de satisfaction qu’on trouve en cette vallée de larmes : tout y est de si courte durée, les joies pécheresses sont si amères ! Tel est donc ce premier effet du don de Science : il nous fait connaître le néant des créatures; il nous instruit par les événements de la vie, par nos ruines et nos deuils : c’est un ami qui nous trahit, une fortune qui s’écroule, une personne que nous aimions et qui meurt, et nous voyons ce qu’est l’homme. Saint Augustin perd son ami très cher, Alype, et ses désenchantements le ramènent à Dieu; il les a célébrés, ces désenchantements; ses Confessions en sont pleines : il leur devait son bonheur !
Quand une âme sait qu’elle ne doit rien attendre des créatures, qui nous trompent amèrement, elle est savante de la grande science du Saint-Esprit. Notre-Seigneur disposait ainsi à la sainteté une Catherine de Sienne en lui disant : « Tu es celle qui n’est pas. »
Le premier fruit de cette science que nous inspire le Saint-Esprit est donc de connaître la brièveté, la petitesse, le néant des choses terrestres, leur impuissance à contenter notre cœur avide de vrai bonheur. Quand on a cette science, on est délivré de l’emprise des biens périssables et on peut se jeter en Dieu.
Les créatures ne sont rien. Elles ne sont rien du moins par elles-mêmes; elles possèdent cependant ce qu’elles ont reçu : elles existent, elles ont une beauté, une bonté, une valeur. Le monde a un reflet qui lui vient d’autre part. Et c’est le sens de cette beauté, la vraie signification de ce reflet, que le don de Science doit nous apprendre : tel est l’autre fruit de son inspiration.
Il nous faut approfondir ce que nous disent les créatures. « Les cieux racontent la gloire de Dieu », selon le psaume 18 v2. Dans la splendeur d’une nuit étoilée, en face de ce monde de merveilles, en contemplant les astres, on vient à penser que l’un d’eux, qui se lèvera bientôt comme il le fait chaque matin, s’approche de nous juste assez pour nous réchauffer et nous éclairer. On songe alors que c’est là l’œuvre d’une intelligence qui ne se trompe pas et qui cache dans ses desseins une bonté sans égale. Le monde alors devient transparent, il trahit Dieu, l’intelligence et la bonté divines.
Si nous pénétrons dans la vie des âmes et y remarquons des actions généreuses, nous voyons là le reflet d’une beauté morale supérieure. Et si ces âmes sont vraiment religieuses, elles nous offrent comme une transparence de Dieu.
Il en va de même dans l’histoire de l’humanité; la Providence mène tout à ses fins, remet le juste à flot, châtie le méchant, soutient le faible. Cette admirable conduite échappe à beaucoup, mais un saint Augustin en était transporté d’admiration; le Conseil de Dieu lui manifestait sa sagesse par les événements de l’histoire. En regardant sa propre vie, comment elle a été conduite, le point où l’on est arrivé, on se prend à dire : « Seigneur, c’est par votre main droite que j’ai été guidé. »
C’est là un autre fruit du don de Science : il nous fait voir, à travers les choses créées – la nature, les événements, les âmes, les choses invisibles qu’elles décèlent –, la trace de Dieu, sa toute-puissance et sa divinité.
VI. – Le don de science en Notre-Seigneur
Notre-Seigneur avait cette science par excellence, comme il avait tous les dons; il savait la petitesse des choses, il entendait la voix qui s’élève de la nature pour proclamer le Créateur.
Ayant dépeint cet homme qui a des moissons abondantes et veut faire agrandir ses greniers, puis se propose de se donner du plaisir, il ajoute : « Malheureux, cette nuit même on va te demander ta vie… et tout cela, à qui appartiendra-t-il ? » (Luc, XII, 20.) Ailleurs, parlant de la fin du monde, il nous dit qu’il viendra comme un voleur, nous montre les villes de plaisir, Sodome et Gomorrhe, réduites à néant… Il a la vision de la pauvreté des choses humaines, du néant du monde.
Il voit aussi Dieu en transparence dans les créatures. Dans le Discours sur la montagne, il évoque les petits oiseaux qui ne sèment ni ne moissonnent…, les lys des champs qui ne filent pas, et il remonte de ce spectacle au Père céleste, dont la bonté pour les tout petits êtres éclate à ses yeux.
Quand Dieu nous donne de voir ainsi le monde, tout conspire dans le sens de la foi. Un saint François d’Assise, qui a le plus ressemblé, en son corps même, à Notre-Seigneur, découvre dans l’eau, dans le feu, des choses magnifiques; il s’arrête ébloui devant les oiseaux comme devant les astres et il aperçoit dans toute la nature le visage du Père céleste. Cette vue est un don que Dieu fait aux âmes saintes; elles prennent occasion de tout pour s’élever à Dieu; la nature, au lieu de leur être un obstacle, devient un secours; l’humanité, avec ses charmes, leur est un motif de louer le Seigneur. C’est encore l’effet du don de Science.
* * *
L’Esprit de Science nous inspire donc une vue nouvelle des créatures.
1.        Il nous fait voir leur néant, leur impuissance à contenter nos désirs, en nous montrant leur contingence, leur dépendance de Dieu : elles ne sont rien par elles-mêmes.
2.       Il nous montre dans leur perfection quelque chose des perfections de Dieu. Les regardant ainsi, nous sommes à la fois préservés de leurs pièges et conduits par elles vers le Seigneur. C’est le renversement du regard de la raison humaine, pour qui le visible compte seul. On ne voit plus que deux choses: un néant qui ne saurait détourner le cœur de Dieu, et un être qui appelle Dieu.
Cette science est au principe de la contemplation: elle est déjà une contemplation, non pas la plus élevée, mais la plus basse; une contemplation pourtant, parce que, tout en restant dans le plan des créatures, par une communication de l’Esprit de Dieu qui s’y reflète, nous nous élevons pour chercher la face du Seigneur. Notre foi, par le don de Science, est douée d’une sorte de mouvement vertical, comme dit Denys, qui, des créatures, nous dirige vers le Créateur.
Parmi les grâces d’oraison, sainte Thérèse distingue ce qu’elle nomme la première oraison surnaturelle : le recueillement. Non pas que la bonne méditation ou « la simple oraison en foi » dont parle Bossuet ne soit surnaturelle; mais dans l’oraison dite de recueillement nous ne dirigeons plus nos pensées, Dieu opérant en nous par son action propre. Sainte Thérèse enseigne donc que l’âme, après être sortie du château intérieur, a vagabondé au dehors, sur les fleurs, dans les prairies… puis elle a été saisie d’un dégoût inexplicable, elle a entendu le sifflement très doux que faisait le Maître du château et, se retournant, elle a été « transportée », sur les ailes de ce dégoût, dans le château. La sainte a tout simplement décrit l’effet de l’inspiration du Saint-Esprit correspondant au don de Science. Le Saint-Esprit, avec qui nous devons avoir des rapports intimes, nous détache des créatures, nous fait entendre son cri d’appel et, par le recueillement, nous met dans le premier stade des états surnaturels d’oraison. Nous sommes transportés à l’intérieur, nous allons pouvoir entrer davantage dans la connaissance et dans l’intimité de Dieu, participer aux états d’oraison supérieurs qui renferment le plus haut degré d’union à Dieu qui soit sur terre et sont la source par excellence de ce don de Science qui nous introduit dans ce jardin : qui nous sépare des créatures et nous fait monter vers Dieu en nous montrant le reflet de sa beauté et de sa bonté à travers toutes choses.
Chapitre X

La Béatitude des Larmes
« Bienheureux ceux qui pleurent,
parce qu’ils seront consolés. »

(Matth, V, 5)
I. – Les larmes bienheureuses
Les larmes qui sont un don du Saint-Esprit ne sont pas les larmes de ceux qui, malheureux, pleurent simplement leur misère. Nous pensons justement que ceux qui pleurent en cette vie recevront de Dieu une compensation; mais encore faut-il qu’ils la méritent, il faut que leurs larmes soient méritoires. Il n’y a pas de brevet de consolation attaché aux larmes en elles-mêmes. Ce peuvent être des larmes de chagrin, de souffrance, de désespoir, d’amour-propre froissé. Ces larmes, aux motifs purement naturels, ne comportent pas de récompense. Il est vrai que, si nous supportons nos peines dans la foi pour Dieu, elles valent auprès de Dieu; mais ces larmes méritoires dans la foi ne sont pas les mêmes que celles qui sont produites par l’activité du don de Science.
La science que nous inspire le Saint-Esprit, à nous qui aimons Dieu, est la science de la petitesse, de l’insuffisance, de la corruption des créatures, Elle est d’abord mouvement de répulsion; puis ce mouvement se tourne, logiquement, vers Dieu. Cette deuxième science, qui nous fait voir le Créateur à travers la créature, est la vraie science des créatures, élevant notre regard perpétuellement vers Dieu. Denys appelle oraison verticale celle que je rattache au don de Science, parce que, nous montrant le reflet de Dieu dans la créature, elle fait monter notre regard en droite ligne vers lui. Il nomme oraison en spirale celle que je rattache à l’Intelligence, et oraison circulaire celle que j’attribue à la Sagesse.
Quand elles ont approfondi l’insuffisance des créatures, en tant qu’elles représentent pour nous des biens trompeurs, certaines âmes sont poussées à savourer sous l’action du Saint-Esprit cette petitesse et cette méchanceté des créatures qui nous détournent de Dieu, à savourer aussi le rapport des créatures avec Dieu, et, par ce chemin, monter « des choses visibles aux invisibles », comme dit saint Paul (conf. Rom., I, 20.).
II. – Béatitude des larmes et don de science
La première démarche de cette science est donc de nous faire expérimenter l’insuffisance des créatures, les maux qu’elles présentent en nous ensorcelant.
Il y a des âmes qui pleurent à cette vue. Telles sont d’abord les larmes des convertis. Par un mouvement du Saint-Esprit, voyant quelles choses infimes les ont captivés et comment ils ont été trompés en y cherchant leur bonheur, ils regrettent leur aberration et pleurent sur leurs égarements. S’ils reviennent de théories fausses, ils éprouvent de l’amertume à l’égard de ces idées, de ces morales sans Dieu, de ces basses doctrines du sensualisme auxquelles ils ont intellectuellement adhéré; on le voit dans leurs écrits, c’est pour eux une source de larmes. Le P. Gratry, faisant le récit de sa conversion, rapporte que quand il vit crouler, lycéen encore, tout ce qui constituait son bonheur, il s’écria avec d’abondantes larmes : « ô Dieu, ô Dieu »… Mais à côté des intellectuels, il y a tous ceux qui se sont laissés prendre par le cœur, qui se sont roulés dans la fange. Quels cris ! Quels pleurs ! à la pensée de la honte où ils sont tombés, des années qu’ils ont perdues et aussi du Dieu qu’ils ont offensé, puisque c’est Dieu qui les inspire. Nous pouvons citer ici les larmes de Madeleine, lesquelles pourtant ont des motifs complexes. Elle a vu le Christ resplendissant de la beauté morale qu’il puisait à la source de la Sainte Trinité, elle si misérable, et elle a pleuré. Saint Pierre, qui avait cédé à la peur, qui avait choisi de sauvegarder sa vie plutôt que de proclamer son Maître, pleurait amèrement à la pensée qu’il s’était préféré à Lui. Tous les pécheurs qui se convertissent versent de telles larmes.
Nous-mêmes, sans avoir eu ces écarts, quand nous voyons que nous avons adhéré à des futilités, que nous sommes tentés d’y adhérer encore, nous éprouvons un sentiment de tristesse qui peut aller jusqu’aux larmes.
Telle est la science de la vanité des faux biens que nous inspire le Saint-Esprit. Il faut rester sous cette influence, ne pas dessécher cette source de larmes, l’entretenir, car elle est salubre, et elle nous éloigne du mal. Pleurons, non pas des larmes matérielles, mais des larmes du cœur, sur nos infidélités, nos futilités, le temps que nous avons perdu… Ce sont là des larmes pures. Elles peuvent faire partie d’une oraison; elles sont l’entrée en matière, le commencement de l’oraison surnaturelle de recueillement : les « larmes » appartiennent à cette phase.
Il y a encore d’autres larmes. Nous pleurons en voyant clairement la brièveté de la vie. C’est à l’occasion d’un malheur qui a écarté la façade brillante dont se voilait la réalité divine, et nous en a montré le néant; c’est à l’occasion d’un deuil: nous considérons cette petite vie qui va finir, nous songeons à la mort; nous éprouvons un sentiment profond du néant que nous sommes, nous pénétrons la fin de tout, et un sentiment de mélancolie, de tristesse profonde s’impose à nous. C’est donc cela la vie, nous écrions-nous; cette personne honorée avait tous les charmes de la jeunesse, de la fortune, de la beauté; tout s’écroule… et demain sera notre tour. Qu’est-ce que je suis? Qu’est-ce donc que l’homme ? C’est Dieu qui inspire ces larmes. Les convertis l’éprouvent: ces larmes les ont ramenés à Dieu. Les âmes ferventes l’éprouvent aussi. Dans cette vue du néant et cette mélancolie qu’elle inspire, elles trouvent un motif de s’écarter du créé et de s’élancer vers Dieu. Larmes des endeuillés, larmes des malheureux; elles sont encore un effet de la science que le Saint-Esprit nous inspire.
Une autre source de larmes naît à la vue de la folle vie du monde. Les âmes qui aiment Dieu, considérant cette poursuite universelle du vide, éprouvent une commisération infinie. Ce sentiment était au cœur de Notre-Seigneur quand il voyait les foules guidées par les Pharisiens. Il en avait pitié comme de brebis sans pasteur : « J’ai pitié de la foule. » (Marc, VIII, 2 ; Matth., IX, 36.) On sent dans ce mot perler une larme. En une autre circonstance, étant sur la montagne des Oliviers, contemplant Jérusalem, il pleura sur elle : « O Jérusalem, toi que j’ai aimée… je voulais rassembler tes enfants comme une poule rassemble ses tout petits poussins… Il ne sera pas laissé de toi pierre sur pierre (Matth., XXIII, 37.). » Il éprouve ce sentiment devant l’impiété, l’ingratitude de sa patrie.
Ce sont là les larmes des apôtres, des convertisseurs d’âmes. Le désir de faire du bien leur fait comprendre davantage la misère des pauvres hommes. Saint Dominique pleurait souvent; sa physionomie, d’ailleurs douce, était empreinte de mélancolie. Considérant une ville, il pensait aux pécheurs qu’elle abritait, à ceux qui prenaient les biens des créatures pour de vrais biens… Son compagnon Bertrand de Garigue lui aussi pleurait souvent sur ses propres péchés. Saint Dominique lui dit un jour : « C’est assez, pleurez maintenant sur les péchés des autres. » Il pensait que rien n’est fécond comme ces larmes inspirées par la vue du mal qui blesse les âmes; elles sont le signe qu’on a expérimenté à fond ce mal, qu’on a en soi une ardente charité avide de retirer ces pécheurs du bourbier.
Il y a encore les larmes causées par les peines que Dieu nous envoie. Peines physiques ou morales, qui durent parfois longtemps, qui ne nous lâchent pas. Maladies qui nous immobilisent devant le bien à faire, mal de ceux que nous aimons, particulièrement quand ils offensent la loi divine et que nous sommes impuissants à les ramener. Il y a là encore une communication du don de Science. Au contact de nos souffrances, nous palpons la petitesse de notre être, nous voyons comme nous comptons peu et que Dieu n’a pas besoin de nous. Les souffrances des âmes qui nous entourent nous montrent comme elles sont pauvres par elles-mêmes, comme elles dépendent de Dieu. Nous pleurons, et ces larmes font que nous nous tournons vers Dieu pour puiser en lui la consolation; nous sommes impuissants, lui seul pourra tirer de la misère humaine nous et ceux que nous aimons.
Quand nous entrons en oraison, il ne faut pas craindre d’y entrer avec nos expériences personnelles. Le principal sujet d’oraison, c’est Dieu; c’est pourquoi nous prenons un livre qui nous parle de Dieu, nous parcourons l’Évangile pour y entendre ses paroles et y découvrir ses perfections, mais nous-mêmes, notre misère, notre petitesse, la misère des autres, forment aussi d’excellents sujets de méditation. Ces pensées sont un commencement. Nous pouvons entrer par elles dans l’oraison, et les larmes qu’elles nous feront verser se tourneront en joie. Larmes salutaires, qui peuvent nous rapprocher de Dieu, parce qu’elles jaillissent d’un cœur qui sent jusqu’à la douleur la misère des créatures.
Voilà un premier aspect, un aspect essentiel de cette science qui commande la vie purgative, cette phase de l’oraison où l’on se purifie par un sentiment douloureux, par la compréhension de ce qu’est le malheureux attachement aux créatures.
Le Saint-Esprit nous inspire un autre sentiment à l’égard des larmes, et c’est le deuxième aspect du don de Science : il fait transparaître en elles la face de Dieu. A la vue des bienfaits saisis en nous et autour de nous, nous ne pouvons douter que Dieu se cache derrière le voile des choses auxquelles il donne leur splendeur.
Et voilà qui nous captive. Mais si l’âme sent l’influence de Dieu, elle ne peut le voir; elle est attirée par lui, mais ne peut l’atteindre. C’est une nouvelle cause de douleur. L’âme cherche Dieu dans la nuit des sens, elle cherche ses traces comme l’épouse du Cantique soupirant vers son Bien-Aimé. Elle pleure d’angoisse. Où est-il, mon Dieu, que je le voie ! Il y a là une autre sorte d’oraison caractérisée par des larmes, qui ne sont plus des larmes de repentir, mais des larmes angoissées de désir. On le voit, mais incomplètement, on le sent, mais on ne peut le rejoindre. La Sainte Vierge, lorsqu’elle retrouve Notre-Seigneur dans le Temple, lui adresse ce reproche : « Qu’avez-vous fait ?… Votre père et moi, pleurant, nous vous cherchions (Luc, XII, 20). » L’épouse cherche son Dieu comme la Mère cherche son Fils, en pleurant.
Ces larmes de la recherche de Dieu dans les créatures impuissantes à le livrer, quoiqu’elles le trahissent, viennent encore du don de Science. Il nous fait connaître Dieu suffisamment pour nous attacher à lui, sans toutefois le révéler. C’est la première nuit de l’âme. La nuit des sens appartient à cette recherche. L’Epouse cherche son Dieu dans la nuit. Elle a compris que Dieu est derrière ce voile translucide, mais elle reste enfermée comme dans un cercle par l’horizon des créatures, elle est dans la nuit. Le Saint-Esprit lui a inspiré la volonté de ne pas s’attacher au monde; ses sens sont sans emploi; elle voit les créatures, mais elle ne veut sentir que Dieu; elle force ses sens à rester dans la nuit. C’est une situation douloureuse, d’avoir des sens et de ne plus s’en servir. Menteuses créatures, dit-elle, dites-moi où est le Dieu que je cherche… Et elle pleure.
III. – Le don des larmes et l’expérience chrétienne
Ces choses sont élevées, elles ne sont cependant pas absentes de notre vie. Il y a des moments où notre âme a compris, goûté cette science. Les créatures nous faisaient assez voir Dieu pour nous le faire désirer, pas assez pour nous le donner. Nous étions en face d’images impuissantes à calmer nos désirs. Ainsi les Israélites ne voyaient le Messie qu’à travers des figures : l’agneau pascal, la pierre – qui signifiait le Christ – d’où sortait l’eau vive, la grâce… Le Messie était pour eux une grande espérance, mais un voile était entre eux et lui. Les créatures, de même, nous révèlent Dieu et nous le voilent. C’est une excellente oraison que cette recherche accomplie « dans la vallée de larmes » : recherche douloureuse, relevée par l’espérance que le voile se déchirera et que nous posséderons Dieu.
Les larmes se rattachent donc à cette double science :
1.        l’existence éphémère, la vanité, la corruption des créatures.
2.       la façon dont elles peuvent nous conduire à Dieu.
Nous voyons s’épanouir ces deux sciences dans l’âme de saint Augustin. Déjà converti, mais encore catéchumène, il est assis dans un coin obscur de la cathédrale de Milan et il entend les graves mélodies de saint Ambroise. Il repasse sa vie cachée, il voit les misères dans lesquelles il a vécu, le peuple courant aux faux dieux, et aussi les créatures qui l’ont attiré à Dieu : sa sainte mère, chez laquelle il discerne comme un reflet de la divinité, saint Ambroise, qui lui représente la sainteté de Dieu. Et il se met à pleurer abondamment : « Il faisait bon pour moi, avec ces larmes », nous dit-il. Oraison de recueillement : conduit par l’Esprit-Saint, il commençait sa vie nouvelle en se recueillant dans les larmes; larmes versées sur la petitesse des choses de la terre, sur le malheur qu’il a eu de se donner à elles; larmes de reconnaissance pour les bienfaits de Dieu qui s’est montré à son âme par elles et l’a attiré vers lui. Nous saisissons là le pouvoir de la grâce que nous donne le Saint-Esprit en nous inspirant la science vraie des créatures, qui nous en montre la vanité profonde et leur sens relatif, et par cette lumière nous en détache pour nous conduire au Créateur.
Chapitre XI

Le don d’Intelligence
« Seigneur, donnez-moi l’intelligence. »
(Ps 118 v 144)
I. – Nécessité du don d’intelligence
Le don d’Intelligence est bien différent du don de Science. Ces deux dons répondent à deux difficultés diverses de notre foi.
Notre foi, qui est une conviction des choses divines surnaturellement mise en nous, est enracinée dans une raison qui a pour objet naturel les créatures, qui peut s’élever jusqu’à Dieu, mais toujours en fonction des créatures. Ainsi la raison nommera Dieu, Créateur, Provident; les créatures sont à la base de ses affirmations; il lui faut aller des choses visibles aux invisibles. D’où la nécessité d’une perfection de cette foi qui la détourne de la séduction des créatures et l’aide à trouver en elles un chemin vers Dieu. C’est le don de Science qui assure une telle perfection.
Cette difficulté n’est pas la seule. Les choses divines sont inexprimables, Dieu est ineffable; l’Incarnation, la Rédemption, dépassent infiniment notre pensée, la Trinité plus encore. Le Christ, nous ne pouvons y penser sans frémir, tellement ce mystère du Verbe incarné nous écrase. Les vues de Dieu dans la conduite du monde, dans la conduite des âmes, dans la permission du mal, dans la prédestination des élus, tout est difficulté dans la foi. Et nous n’avons à notre disposition pour nous élever à cette connaissance que le pauvre langage humain. Comment exprimer l’inexprimable ? Il en résulte que Dieu, tout en se révélant, doit s’envelopper dans le concept humain comme dans un nuage. Lorsque nous concevons les termes où la foi est contenue, nous restons à la superficie du mystère, surtout si l’usage en a amorti le sens, ou si, n’étant pas familiarisés avec eux, nous les prenons dans un sens grossier. D’où la nécessité d’un nouveau don qui nous fasse pénétrer l’écorce de la révélation pour aller jusqu’à la mœlle. Tel est le don d’Intelligence.
II. – Ce qu’il est
L’Intelligence est le sens du divin, perçu non plus dans les créatures, comme fait la Science, mais dans la révélation et la doctrine de l’Église, qui sont comme le rayonnement de Dieu. L’Esprit-Saint, pour qui rien n’est caché, « qui scrute les profondeurs de Dieu », communique à ceux qui ne font qu’un esprit avec lui par l’amour une participation de son intelligence des choses divines, de sa puissance de pénétration, non pas en leur faisant une nouvelle révélation, mais en leur faisant apparaître dans une lumière vraiment nouvelle ce qui a déjà été révélé.
Cent fois nous sommes passés devant une parole de l’Évangile sans voir tout ce qu’elle signifie, celle-ci par exemple : « Dieu a tant aimé le monde, qu’Il lui a donné son Fils unique (Jean, III, 16.), » Nous la croyions cependant d’une foi entière, mais sans la pénétrer. Puis, un jour, elle a fait l’objet de notre méditation et soudain elle nous apparut sous un jour tout nouveau : « Dieu… », et nous nous sommes arrêtés, nous pénétrions dans une grandeur, une beauté infinies. Dieu aime… Ce mot aimer se rapportant à Dieu, comme il nous paraissait beau ! Il aime qui ? Le monde, ce monde si petit, si pauvre, si pécheur. Et il l’aime tant, qu’il lui a donné – oui, donné –, son Fils unique, en qui le Père s’est complu, de qui Il a dit : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé ». Celui que de toute éternité le Père a engendré, qui vit dans l’intimité de pensée et d’amour avec le Père et l’Esprit. Quel amour insondable! Dieu vit dans l’amour. Il aime son Fils profondément et Il l’a donné « … jusqu’à la mort de la croix ». A ce monde… Pourquoi ? Parce qu’Il aimait ce monde, et nous revenons à ce mystérieux et vivant amour… – La phrase a été éclairée, il en a jailli, comme d’un fruit mûr qui s’ouvre, des choses que nous n’avions pas pénétrées. C’est l’œuvre du don d’Intelligence. Il scrute à fond, dépasse la connaissance de la foi chercheuse, qui adhère ferme, mais s’arrête à la superficie, rebutée par la grandeur des choses. C’est la foi toujours, mais illuminée par l’Intelligence du Saint-Esprit. Une secrète vertu de cette divine Intelligence passe dans notre foi, par ce don.
Cette manifestation du don d’Intelligence n’est pas un simple accroissement de connaissance ordinaire, c’est une intelligence cordiale, qui sent plus qu’elle ne voit, qui vient de notre cœur touché par le Saint-Esprit. Nous expérimentons avec les yeux du cœur. C’est sous la forme d’un goût des choses divines que nous entrons plus avant dans l’intelligence des mystères de notre foi. « Goûtez et regardez (Ps. 33, 9). » Goût et regard ne font qu’un, c’est un regard imprégné d’amour. Nous, goûtons, nous savourons des choses que nous savions, mais dont l’Esprit d’Amour, avec intelligence, nous donne la pénétration. C’est ainsi que nous entrons dans l’intérieur des mystères. Ce don était nécessaire pour remédier à la froideur, à l’inattention, au peu de profondeur de notre foi qui se trouve ainsi complétée par l’irradiation du Saint-Esprit.
III. – Manifestation du don d’Intelligence
Ce don d’Intelligence apparaît ainsi d’une manière éclatante à certains moments de la vie de Notre-Seigneur, quand Il instruisait ses apôtres. Dans l’Évangile nous voyons Jésus en lutte perpétuelle contre l’inintelligence de ses disciples. Ils croyaient pourtant en leur Maître, ils avaient tout laissé pour Lui, ils éprouvaient des sentiments de dévouement à son égard; mais comme ils avançaient peu dans la connaissance des divins mystères… Ils croyaient à un Messie temporel et gardèrent leurs illusions jusqu’au bout. La mère des fils de Zébédée ne voit dans le royaume de Jésus que deux bonne places pour ses fils, lesquels pensent de même. Et le Sauveur de répondre : « Vous ne savez pas ce que vous demandez (Matth., XX, 20-27.). » Il vient de leur montrer, en une parabole, le royaume de Dieu, et ses disciples lui disent encore : « Expliquez-nous, Seigneur. » – « Encore une fois, vous voilà sans intelligence », reprend le Maître (Matth., XV, 16.). Tout à la fin, après l’institution de l’Eucharistie, ils demandent encore : « Montrez-nous le Père. » Et Jésus répond : « Comment, Philippe, depuis le temps que je suis avec toi, tu n’as pas encore compris que celui qui me voit, voit aussi mon Père ! (Jean, XIV, 9.) » Mais un peu plus loin ses disciples lui disent : « Cette fois vous parlez ouvertement, ce n’est plus pour nous un proverbe. » Ils avaient sans doute reçu un éclair du don d’Intelligence. De même Pierre, qui, à cette question du Seigneur : « Allez-vous vous en aller aussi ? » répond : « A qui irions-nous ? Vous avez les paroles de la vie éternelle, nous savons que vous êtes le Christ, Fils du Dieu vivant (Jean, VI, 68-71.). » Mais, ajoute le Sauveur, il n’avait pas dit cela de lui-même, le Père le lui avait inspiré, c’était encore un éclair du Saint-Esprit. Mais ce don eut tout son effet dans l’âme des apôtres après la Pentecôte : on les vit alors comme enivrés de l’intelligence des Ecritures et des divins mystères qu’ils prêchaient avec transport.
Nous aussi, comme les apôtres, nous matérialisons la divinité et le royaume de Dieu. Les pauvres paroles par lesquelles l’Évangile nous le révèle sont environnées de symboles, et nous restons à la surface, ou nous en prenons occasion pour concevoir des idées étranges sur le royaume de Dieu, sur la vie chrétienne, sur la vie parfaite. Combien d’âmes restent à la superficie, dans une certaine pénombre, ne pénètrent pas à fond leur vie chrétienne ou religieuse !… Religieux, nous n’aurons pas compris ce texte, que tout le monde n’est pas obligé de comprendre : « Que celui qui veut venir après moi se renonce… » – Les vérités les plus précieuses nous échappent en leur fond. Que ferons-nous ?
Il y a des degrés dans l’intelligence des choses divines. Tâchons de pénétrer sous l’écorce, sous l’apparence des mystères, des signes et symboles qui nous voilent la présence de Dieu et sa toute-puissance, si nous voulons avoir, avec une intelligence plus parfaite, un amour plus profond. Car, dans la mesure où l’on connaît, on aime; la volonté suit l’intelligence. Si nous pénétrons ces mystères d’amour, nous saisirons Dieu derrière les voiles où Il se cache. La charité que guide la foi qui voit avec les yeux du cœur est plus fervente, plus constante. Une très fervente attention au sens divin des Ecritures doit ainsi nous disposer au don d’Intelligence.
Voyons comment saint Thomas arrivait à cette intelligence par sa prière. Méditons l’Adoro Te, par exemple. Comment aller au cœur du mystère eucharistique? Ce mystère est voilé; le regard, arrêté devant les apparences, l’intelligence, stupéfaite. Oh ! si nous pouvions pénétrer à l’intérieur de l’Eucharistie, dans nos communions, ou quand nous sommes en face du tabernacle ! Essayons de comprendre comment saint Thomas passait de la foi à l’intelligence, « Prosterné devant vous, je vous adore, ô Dieu vraiment caché sous ces espèces, mon cœur se soumet à vous tout entier parce que, vous contemplant, il est anéanti (hymne Adoro Te), ». Mon cœur défaille, c’est l’état du croyant: je regarde le tabernacle et je dis : C’est trop fort, cette parole est dure !
« La vue, le toucher et le goût sont ici en défaut, l’ouïe seule assure ma foi: je crois tout ce qu’a dit le Fils de Dieu; rien n’est plus vrai que la parole de la vérité même (hymne Adoro Te). » Voici les causes de mes défaillances : ma vue, par laquelle j’entre en commerce avec tout, mon goût, mon toucher, me trompent. Mais vous avez parlé, je crois, votre parole est vraie. Vous avez dit : « Ceci est mon corps. » C’est votre corps. Je n’y vois rien, mais la Vérité même l’a dit, je crois. Puis le saint va pénétrer plus avant dans ce mystère.
« Sur la Croix, la divinité seule était cachée : ici l’humanité et la divinité se cachent également; croyant néanmoins et confessant l’une et l’autre, je vous demande, Seigneur, ce que vous demandait le larron pénitent (hymne Adoro Te). » C’est encore la foi qui s’affirme contre les difficultés.
« Je ne vois pas vos plaies comme Thomas les a vues; cependant je vous reconnais pour mon Dieu : faites que ma foi croisse de plus en plus, faites que je n’espère qu’en vous, que je n’aime que vous (hymne Adoro Te). » Jusqu’ici c’est toujours le croyant qui parle : c’est la foi ferme, mais se manifestant comme foi nue.
Tout à coup saint Thomas interpelle l’Hostie : « O souvenir de la mort du Seigneur, Pain vivant qui donnez la vie à l’homme, donnez à mon âme de ne vivre que de vous et de trouver toujours en vous sa joie et ses délices (hymne Adoro Te). » C’est la parole directe, ce n’est plus l’effort pour croire. En contemplant le souvenir de la mort du Sauveur, il est dans le cœur du sacrement, au centre du mystère. Mais il voit encore des apparences, le pain.
« Pélican, plein de tendresse, qui nourrissez vos enfants de votre sang, Seigneur Jésus, purifiez-moi de toutes mes souillures par votre sang, par ce sang dont une seule goutte peut effacer tous les péchés du monde (hymne Adoro Te). » Saint Thomas pénètre encore plus avant, il voit Jésus qui a répandu son sang sur la croix, il voit ce sang dont une seule goutte peut sauver le monde entier. Ce n’est plus la foi nue, c’est une foi qui entre dans l’intérieur du mystère, une foi revêtue d’intelligence.
« O Jésus, que je ne vois maintenant qu’à travers un voile, remplissez l’ardent désir de mon âme : qu’un jour mes yeux, perçant ce voile qui vous cache, jouissent à découvert de la vue de votre gloire (hymne Adoro Te). » Seigneur, ce dont j’ai soif, c’est de Vous voir. Entre ce désir de voir Jésus et la révélation de sa Face, il n’y a qu’un pas. Cette foi pénétrante est tout près de la porte du ciel : il suffit que le voile s’abaisse, et Jésus apparaîtra.
Par l’Intelligence, par la foi pénétrante, par ce goût divin, par ce regard cordial, nous avançons jusqu’aux dernières limites connaissables du mystère; si elles étaient dépassées, nous serions dans la vision.
Le don d’Intelligence éclate encore dans la vie et dans la spiritualité de sainte Catherine de Sienne. Lorsqu’Il lui parle, Notre-Seigneur le fait comme un maître qui proposerait à ses disciples des vérités courtes mais pleinement évidentes : « Je suis celui qui suis. Reconnais ton créateur. Marche en ma présence. » Paroles brèves, sans raisonnements, paroles qui révèlent… Elles se comprennent par intuitions, on en saisit d’emblée le sens, on y entre comme par un saut de l’esprit. C’est la marque de son génie : elle est intuitive. Il y a dans ces formules comme des axiomes de doctrine spirituelle analogues à ceux de la philosophie : le tout est plus grand que la partie; il est nécessaire que ce qui est soit… Leur différence pourtant d’avec les premiers principes de la raison, c’est que l’intuition, ici, est voilée; nous ne voyons pas ouvertement, mais nous expérimentons obscurément; nous sommes certains de ces divines choses ineffables comme par un tact qui renseigne mais ne fait pas voir; on adhère par un goût plus que par le pur consentement de la foi nue.
IV. – Les effets du don d’Intelligence
On devine quel calme une telle pénétration donne à la foi. Quand le Saint-Esprit envoie ses lumières, qui amènent la certitude, le sens, et le goût du divin, on est apaisé, rassuré, fixé, c’est la quiétude. La foi n’est pas encore établie dans la vision béatifique, mais Dieu envoie un rayon de sa lumière, et il n’est rien comme le don d’Intelligence, pour calmer l’intelligence.
Auparavant, l’oraison était agitée; par une lecture, une parole, un mot, le calme est fait, nous sommes fixés pour plusieurs jours. C’est telle parole de l’Évangile qui tout à coup s’éclaire : « Si tu savais le don de Dieu », ou cette autre : « Il faut qu’Il grandisse et que je diminue. » Nous le savions, mais nous en voilà pénétrés et nos actes s’en ressentent. Ces intuitions pénétrantes peuvent nous être accordées à propos de presque tous les mots du Sauveur, de ses attitudes, de ses actes, de ses états à propos des sacrements : on est touché de la présence de Notre-Seigneur dans l’Eucharistie, dans le pardon de la Pénitence, ou même dans l’Extrême-Onction; on y découvre la manne cachée, la sève, la force dont on a besoin.
Quand on est habituellement sous l’impression du don d’Intelligence, on est arrivé à ce que les mystiques ont nommé l’oraison de quiétude, l’oraison des goûts divins, comme dit sainte Thérèse. Calme, tranquille, l’âme goûte, pénètre, sous l’inspiration du Saint-Esprit, l’Ecriture sainte, l’enseignement de l’Église, le divin bienfait des sacrements.
Cette pénétration a ses degrés marqués d’avance. Dieu rayonne dans les révélations qu’Il nous a faites, particulièrement dans la sainte Ecriture. Dans les créatures nous disons qu’Il reflète comme dans un miroir: nous n’en recevons qu’un rayon réfléchi, et c’est pourquoi nous disons que, de la créature, nous montons à Dieu verticalement. Dans la révélation de Dieu, son Fils nous envoie comme un divin rayon de l’Esprit qui vient trouver directement notre foi pour la vivifier.
Or les objets de la révélation ne sont pas tous disposés sur le même plan, il y en a qui nous instruisent davantage. Par exemple, dans l’Évangile, certaines paraboles nous représentent Dieu sous une forme plus proche de la terre, comme un Père de famille, son royaume comme un festin. Nous n’y voyons pas si clairement Dieu, ses attributs, son amour, que dans le discours sur la montagne où les perfections du Père nous sont directement manifestées. Saint Jean a des paroles, des traits où Notre-Seigneur se manifeste ou manifeste son Père clairement : « Mon Père et moi nous ne sommes qu’un (Jean, X, 30.). » « Qui me voit, voit mon Père (Jean, XIV, 9.). » Nous touchons là au mystère de la Divinité et de la Trinité. Qu’on médite attentivement le discours après la Cène, qui est une révélation sur la Trinité, la prière sacerdotale, sa partie la plus sublime, on verra que saint Jean est celui des quatre évangélistes qui nous a le mieux dévoilé le secret du divin mystère, celui qui nous fait le plus profondément pénétrer à l’intérieur de la foi.
Nous devrions suivre ce sentier de lumière qu’il nous trace, commençant par les expressions qui sont plus à notre portée, pour remonter aux formules plus hautes qui atteignent aux mystères de la divinité. Partant du plan des paraboles, nous nous élèverions, par ce rayonnement gradué, jusqu’à la révélation suprême. C’est ainsi que saint Denys décrivait l’oraison en spirale qui s’attache successivement aux manifestations divines, se haussant aux supérieures pour arriver plus près de Dieu.
Telle est l’oraison selon le don d’Intelligence dans saint Thomas, comme aussi celle des goûts divins dans sainte Thérèse. C’est une voie de plus en plus pénétrante. Attachons-nous à ces leçons du Maître. Vivons-en par la foi sous l’empire d’un cœur surnaturalisé. Nous serons, avec plus de précision, gouvernés par l’Esprit qui nous communiquera, sous une forme expérimentale et cordiale, quelque chose de Lui-même, et, si nous sommes dociles, nous parviendrons aux profondeurs de Dieu.
Usons de notre don d’Intelligence pour nous mettre sous l’inspiration de la Lumière des cœurs; notre foi ne sera plus chercheuse, agitée, elle sera fixée, contentée, heureuse, tout en restant dans les ombres de la route – parce que, déjà, filtrera pour elle un petit rayon de la gloire qui nous attend.
Chapitre XII

La Béatitude des Cœurs Purs
« Bienheureux ceux qui ont le cœur pur,
parce qu’ils verront Dieu. »

(Matth., V, 8.)
La béatitude des cœurs purs est reliée par les maîtres dont nous suivons l’enseignement au don d’Intelligence. On ne voit pas tout de suite ce lien. Pour le saisir, il faut comprendre le sens spécial que revêt ici le mot : cœur pur.
I. – Notre cœur
On peut l’entendre de deux façons. D’abord un cœur pur, qui a la vertu de pureté, est celui qui est dégagé des affections violentes, des passions déréglées de l’amour et, par suite, se trouve préparé à mieux recevoir la vérité divine. « Le méchant n’a pas voulu comprendre, de peur d’être obligé de bien faire », dit l’Ecriture (Ps 35, 4.). Il est certain que les affections malsaines ont leur contrecoup sur l’intelligence. On juge selon les dispositions de son cœur, et l’homme charnel n’étant pas attaché aux choses divines, parce qu’il s’est fait un dieu de ses plaisirs, ne peut bien en juger. Ce premier sens est vrai. Mais ce n’est pas à proprement parler le don d’Intelligence qui remédie à ce défaut de pureté; d’après saint Thomas, c’est aux dons affectifs, opérant dans la partie appétitive, principalement au don de Crainte, que ce rôle revient.
Quelle est donc la pureté que saint Augustin et saint Thomas entendent ici ? Le mot cœur a deux significations. Tantôt il désigne l’affection, la propension aux choses aimables. Tantôt il désigne le fond de notre être : comme on dit le cœur d’un fruit, le cœur de la question. C’est dans ce sens qu’il faut le prendre dans notre texte : le fond de l’âme humaine, sa mentalité profonde, « mens », l’esprit, en particulier cette intelligence qui doit mener tout dans l’homme, jusqu’à sa volonté. C’est un paradoxe apparemment, mais en réalité l’intelligence est le cœur de l’homme, c’est-à-dire ce qu’il y a en lui de plus profond. C’est donc en elle qu’il faut chercher cette bienheureuse pureté du cœur, pureté qui fait d’ailleurs, par voie de conséquence, la pureté de la volonté et des affections.
L’intelligence humaine peut n’être pas pure; elle peut être encombrée, obstruée, soit par les images venues des sens, soit par l’erreur. D’après les Docteurs, ce que produit en nous l’action de l’Esprit d’Intelligence, c’est de nous délivrer des fantômes d’imagination que nous mêlons à l’objet de notre foi, dont nous entourons la personne de notre Dieu, et des erreurs qui pourraient nous détourner de la véritable doctrine, théoriquement et pratiquement.
II. – La lumière purificatrice
Ce travail de purification se voit en certaines circonstances de l’Évangile. Jésus apparaît à ses disciples, sur le lac de Génésareth (Matth., XIV, 22-23.); ils le prennent d’abord pour un fantôme. Jésus leur dit alors : « C’est moi. » Et Pierre, ému dans son cœur, dit ce mot timide : « Seigneur, si c’est vous, ordonnez que j’aille à vous en marchant sur les eaux. » Il n’est pas affirmatif, mais déjà sa première illusion est diminuée; il y a dans ce cri plus d’intelligence que dans la première exclamation : « C’est un fantôme. » Plus tard (Jean, XXI.), Jésus se montrera sur le bord du même lac, et aussitôt Jean dira : « C’est le Seigneur, » Voilà l’œuvre du don d’Intelligence. Nous en voyons ici la progression par degrés: C’est un fantôme… Si c’est vous… C’est bien l’image de l’action du Saint-Esprit. Par Lui, nous sommes débarrassés de nos idées vagues, mélangées, fausses, sur les choses divines; avec le cœur pur nous les voyons comme elles sont, autant qu’elles peuvent être vues.
Comme vice opposé à l’Intelligence, nous avons l’aveuglement de l’esprit. C’était l’état d’âme des Pharisiens : « Ils ont la tête dure », disait d’eux saint Etienne, des hommes à l’esprit bouché par l’orgueil, aveugles et chefs d’aveugles, parce qu’ils ne voient qu’eux, leur excellence, leur maîtrise sur le peuple. Notre-Seigneur répandait sa doctrine, opérait des miracles, et plus Il s’affirmait, moins ils voulaient voir. Aveuglement volontaire, aveuglement sans remède qui fait un dieu de notre moi. De tels cœurs peuvent-ils devenir purs ? Nous avons dans l’Ecriture des exemples de pareilles conversions. Dieu, dans sa miséricorde et sa toute-puissance, a changé complètement de tels états d’âme. C’est saint Paul, pharisien et fils de pharisien, ne respirant que persécution et qui tout d’un coup s’écriera : « Seigneur, que voulez-vous que je fasse ? » C’est un miracle, mais qui nous montre en tout son éclat. La puissance du don d’Intelligence et cette bienheureuse pureté de cœur qui succède à l’aveuglement.
A l’action brusque de la lumière opérant par miracle, s’oppose la conversion progressive de la bonne volonté qui cherche à s’instruire et à sortir de son aveuglement. Nous en trouvons aussi des exemples dans l’Évangile.
C’est la démarche si touchante de cet excellent pharisien, Nicodème (Jean, III, 1-22.). Il a été frappé de la doctrine du Maître, jusqu’à vouloir s’en instruire. Il n’est pas très courageux, il va trouver le Sauveur pendant la nuit. Son discours ressemble un peu, dès l’abord, aux paroles captieuses des Pharisiens : « Maître, nous savons que vous êtes un Docteur venu de Dieu, car personne ne pourrait faire les miracles que vous faites, si Dieu n’est avec lui. » Il cherche pourtant à sortir de l’aveuglement de sa race. Le Seigneur va l’éclairer, purifier son esprit des grossières pensées qui l’aveuglent : « Si tu ne nais de nouveau, tu ne pourras pas voir le royaume de Dieu. » Nicodème ne comprend pas cette parole, il n’y voit qu’un sens grossier : « Comment un homme qui est déjà vieux peut-il naître ? Peut-il rentrer dans le sein de sa mère et naître de nouveau ? » Notre-Seigneur commence à lui révéler le mystère : « Si quelqu’un ne renaît de l’eau et de l’esprit, il ne peut entrer dans le royaume de Dieu. » Il explique comment on peut naître de l’Esprit : « L’Esprit souffle où il veut, on entend sa voix, mais on ne sait d’où il vient ni où il va. Voilà comment tu seras quand tu seras né de l’Esprit. » Nicodème comprend de moins en moins : « Comment cela peut-il se faire ? » Notre-Seigneur lui donne de nouvelles explications, et lui dit la grande parole : « Dieu a tellement aimé le monde qu’Il lui a donné son Fils unique, afin que tout homme qui croit en Lui ne périsse point, mais qu’il ait la vie éternelle. » L’Évangile ne dit pas quel fut le résultat de cet entretien, mais nous savons que Nicodème, avec Joseph d’Arimathie, n’a pas consenti à la mort du Sauveur et que l’Église, dans son martyrologe, le compte parmi ses saints…
Au chapitre suivant du même Évangile (Jean, IV.), nous avons un exemple semblable d’inintelligence, accompagnée d’une nuance de malice et de coquetterie, chez la Samaritaine. Le Seigneur est là, assis au bord du puits, et Il lui dit simplement : « Donne-moi à boire. » La Samaritaine lui répond : « Comment donc ! Toi qui es Juif, tu me demandes à boire, à moi qui suis Samaritaine ? » Jésus insiste : « Si tu savais le don de Dieu, et quel est celui qui te demande à boire, tu lui demanderais toi-même à boire, et il te donnerait de l’eau vive. »
Elle ne veut pas comprendre : « Seigneur, vous n’avez rien pour puiser, et le puits est profond; d’où auriez-vous donc cette eau vive ? » C’est l’aveuglement de l’esprit qui ne comprend pas et qui, dans une certaine mesure, ne veut pas comprendre, « Êtes-vous plus grand que notre père Jacob qui nous a donné ce puits ? » Jésus lui répond en affirmant sa mission publique, et lui révèle le mystère de la grâce : « Quiconque boit de cette eau aura encore soif; mais celui qui boira de l’eau que je lui donnerai n’aura plus jamais soif, et l’eau que je lui donnerai, deviendra en lui une source d’eau jaillissante jusqu’à l’éternité. » Elle, alors, raillant sans doute, lui répond : « Seigneur, donnez-moi de cette eau, afin que je n’aie plus soif et que je ne vienne plus ici puiser. » – « Eh bien ! va, lui dit Jésus, appelle ton mari et viens ici. » – « Je n’ai pas de mari. » – « Tu as bien répondu, reprend Jésus, tu as eu cinq maris, et celui que tu as en ce moment n’est pas ton mari; en cela tu as dit vrai. » – « Seigneur, reprit la femme, je vois que vous êtes un prophète. » Et tout de suite, elle pose la question : « Dites-moi, nos pères ont adoré sur cette montagne, et vous, vous dites que c’est à Jérusalem qu’il faut adorer, qu’en est-il ? » – « Femme, crois-moi, répond le Maître, l’heure vient où ce ne sera ni sur cette montagne, ni dans Jérusalem que vous adorerez le Père. Vous adorerez ce que vous ne connaissez pas; nous, nous adorons ce que nous connaissons, car le salut vient des Juifs. Mais l’heure vient, et elle est déjà venue, où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité. Ce sont de tels adorateurs que le Père demande. Dieu est esprit, et ceux qui l’adorent doivent l’adorer en esprit et en vérité. » La femme comprend : « Je sais que le Messie vient, et lorsqu’Il sera venu, Il nous instruira de toutes choses. » Elle n’attendait que le mot qui vient : « Je le suis, moi qui te parle. » Elle laisse son urne, et va chercher ses amis : « Venez, leur dit-elle, venez voir un homme qui m’a dit tout ce que j’ai fait. C’est le Messie. » Elle a l’intelligence enfin purifiée de son erreur, mais quelle admirable patience du Sauveur, pour amener ce cœur à la pleine lumière !
Or l’adorable histoire continue. Il ne faut pas croire que ces choses n’arrivent plus. Elles se renouvellent par la vie de la grâce dans les âmes chrétiennes qui cherchent à approfondir le divin mystère. Un incessant travail de purification s’accomplit dans l’Église; il s’y fait une continuelle montée vers la pure lumière.
Nos esprits sont pareils à des miroirs déformants. Notre intelligence est pourtant faite pour la vérité, mais elle porte en elle la blessure de l’ignorance; elle a une tendance à déformer les objets, surtout quand elle sort des domaines qui lui sont familiers, et s’introduit dans le monde spirituel, plus encore dans le monde surnaturel. Nous y transportons nos imaginations et notre tournure d’esprit, qui sont la résultante d’idées personnelles et de grossières passions. Des déformations s’ensuivent fatalement, et, si nous y mettons au surplus de la mauvaise volonté, ces déformations peuvent être considérables. L’histoire de la théologie les constate surtout chez les hérétiques.
III. – L’œuvre de purification nécessaire
Parmi les hérésies modernes, nous en remarquons deux qui portent sur la question même de notre vie surnaturelle : le Jansénisme et le Quiétisme. Ces erreurs nous permettent de préciser encore ce point de doctrine.
Les Jansénistes pouvaient avoir raison de réagir au début contre l’entraînement des mœurs, des désordres de la cour, des scandales des grands. Mais ils se sont fait de Dieu une idée terrible. Ils n’ont vu en Lui que le Juge, restreignant le plus possible le salut qu’Il était venu apporter aux hommes. Ces excès correspondaient à leur tempérament; mais cela aussi venait de ce que voulant réformer les mœurs, ils s’y étaient attachés comme à une tâche personnelle, y cherchant leur propre gloire. Ils ont ainsi causé en France des ravages qui ont duré jusqu’au milieu du siècle dernier, opprimant, effrayant les consciences et fermant le ciel. Il y eut erreur manifeste dans leur esprit, ils n’eurent pas l’intelligence des enseignements de l’Église. Cette hérésie heureusement est morte, mais il en reste pourtant un reflet dans certains esprits. Dans la vie religieuse même, quelques-uns sont portés à une sévérité opprimante, scrupuleuse. Cette rigueur excessive fait du mal : elle est contraire à la vérité, à la charité. D’autres s’érigent toujours en censeurs et en juges; des supérieurs eux-mêmes, avec d’excellentes intentions, nous montrent sans cesse un Dieu sévère, tandis qu’avant tout Il est le Dieu miséricordieux. Oh! si leur Dieu était vrai.
Le Quiétisme est à l’opposé. Ici, on se perd dans le pur amour, où il n’y a plus de péché. Aimant Dieu avec un amour absolument désintéressé, on renonce à toute espérance, même au ciel, ce serait impureté. On est abandonné, liquéfié : c’est le repos complet en Dieu garanti contre tout retour sur soi-même. Ces hérétiques ne voient en Dieu que la bonté, la douceur, la miséricorde. Ils n’ont pas appris ces choses dans la sainte Ecriture. Notre-Seigneur avait le cœur miséricordieux, certes, mais Il a dit aussi : « Veillez, vous ne savez pas l’heure où le Maître viendra (Matth., XXV, 13.), » Et Il nous montre les vierges folles mises à la porte du paradis.
Ces erreurs grossières peuvent nous influencer pratiquement, sans que notre intelligence y adhère en doctrine. Il y a parmi les chrétiens, et même parmi les religieux et religieuses, des esprits larges qui sont tentés de se reposer entièrement dans le Seigneur par une fausse quiétude. On peut rencontrer, chez les novices par exemple, cette affectuosité qui est comme la transplantation en la vie surnaturelle de sentiments qu’on ne peut plus éprouver vis-à-vis des créatures. Ils s’enfoncent dans un état d’amour sentimental et cherchent en Dieu sensiblement un ami de cœur; ils voudraient éprouver en cette divine amitié les contentements qu’ils auraient trouvés trop humainement dans le monde, et, transposant leurs besoins d’affection, ils se reposent mollement dans l’intimité de Jésus présent au Tabernacle; ils en oublient l’austère devoir d’état, ne s’inquiètent pas assez des exigences de la Règle, des obligations précises qu’impose l’amour véritable.
Voilà des erreurs graves, ce qu’on peut entendre par ces fantômes d’imagination, dont il faut purifier notre intelligence, car ils nous privent de cette connaissance profonde, aiguë, de l’enseignement divin qui est la seule vivante et vraie. Un tel aveuglement serait fâcheux pour la charité, puisque la foi vraie ne va pas sans la charité vraie. Il serait fâcheux pour les mœurs également, car il conduit les âmes à commettre des péchés qui n’existent pas, à vivre dans le trouble ou même dans le désespoir, ou bien, par un excès contraire, à faire des fautes qu’elles ne croient pas faire, à négliger leur vrai devoir.
Il y a d’autres exemples. Des protestants ont cherché à tout spiritualiser; voulant se dégager de toute idolâtrie, ils n’ont plus rien qui contente le cœur. Leurs temples, surtout les anciens, sont désespérants de froideur; leur Dieu est dur, leur Évangile est sec; rigidement ils inculquent à leurs enfants des principes moraux sans amour; ont-ils du cœur ? Ce ne sont pas là les adorateurs en esprit et en vérité que le Père désire.
Et chez nous, ne s’accomplit-il pas une certaine matérialisation religieuse? Que de chrétiens croupissent en des dévotions toutes matérielles ! Nous connaissons ces dévotes qui ne peuvent découvrir une confrérie, un scapulaire ou un cordon, entendre parler d’un pèlerinage, sans être impatientes de désir. C’est leur manière d’entendre la religion. Certes, la sainte Église bénit les médailles, approuve les confréries, elle sanctifie ces choses qui ne sont donc pas des fétiches, elle connaît le cœur humain qui a besoin de s’appuyer sur le concret et de matérialiser toutes choses. Notre-Seigneur n’a-t-il pas lui-même, dans ses paraboles, comme matérialisé sa doctrine, et dans ses sacrements, sa grâce ? L’Église approuve donc ces secours extérieurs de la piété, mais ils ne sont pas le fond de la religion. On doit les permettre aux personnes faibles, aux enfants, comme une aide pour les amener à un culte plus intime. Mais il faut voir les préférences de l’Église, la place qu’occupe pour elle la Trinité, avec les Gloria qui terminent chaque psaume, avec les vingt-cinq dimanches qui lui sont consacrés, la place qu’elle donne aux mystères de l’Incarnation et de la Rédemption; il s’agit de mystères, de l’intérieur des mystères; encore qu’elle consente à ériger des crèches, des calvaires ou des statues, afin de satisfaire aux besoins de notre nature humaine composée de corps et d’âme.
Si notre religion se plongeait tout entière dans le matérialisme des signes et des symboles, ce serait inintelligence. Il ne faut donc consentir à ces dévotions que dans la mesure où elles nous servent à trouver Dieu, mais ne faisons pas de la religion une question de dévotions. Ainsi, sur ce terrain encore, nous pouvons avoir des erreurs, des fantômes dans l’esprit, dont il faut nous purifier.
Il y en a d’autres, Saint Pierre ne comprenait pas le mystère de la Croix, et lorsque Notre-Seigneur parle de sa Passion, il cherche à l’en détourner. Le Sauveur est obligé de lui dire : « Va-t-en, Satan, tu ne comprends rien aux choses du Royaume de Dieu (Marc, VIII, 33.). » Saint Pierre a des imitateurs. Les paroles de l’Ecriture nous révèlent la voie douloureuse de la Croix. Il y a des âmes qui n’entendent pas ces paroles, elles veulent les remplacer par d’autres préceptes où la nature trouve son compte. On voit des âmes religieuses dont les idées ne sont pas en harmonie avec le mystère de la Passion. Cette erreur provient de notre répulsion pour la souffrance, elle est un fruit des pensées et des exemples du monde.
IV. – Le cœur pur
Pour être délivrée de son erreur, pour voir clair, l’âme doit être docile à l’esprit d’Intelligence qui la pousse à se retremper dans le sanctuaire de la charité vraie, à aimer Dieu par-dessus toutes choses, à revenir au don entier d’elle-même pour s’élever ainsi à l’intelligence des vérités de la foi. En sortant de ce sanctuaire de l’amour, de l’union à Dieu, elle n’ira pas seule, l’Esprit d’Amour la suivra et lui donnera une intelligence profonde, expérimentale des vérités de la foi, Il lui montrera combien le Seigneur est miséricordieux et aussi combien Il est juste. Il lui donnera l’attrait de la Croix, mettant en pleine lumière la parole : « Il faut se renoncer, porter sa croix. » Il lui fera voir un Sauveur qui n’est pas seulement humain, mais qui a la majesté de Dieu, car si nous disons : Cor jesu bonitatis infinitae, nous disons aussi : Cor jesu majestatis infinitae.
L’âme, guidée par une intelligence profonde, ira à son salut, non plus avec crainte, mais avec confiance et amour. Quand l’Esprit est là, la charité est éclairée, l’homme est parfait. Quand l’Esprit manque, l’âme est sujette aux erreurs. L’Esprit ne fait pas seulement connaître, Il guide dans la pratique, parce qu’on aime ce qu’on connaît, et comme on connaît. L’âme qui voit par l’Esprit qui aime, est délivrée.
La foi, la foi ferme et sans ombre, est un fruit de l’Intelligence. Et il n’y a rien de plus précieux que cette foi libérée, pour nous mettre à la hauteur de nos devoirs et des difficultés que nous rencontrons dans leur accomplissement. L’âme éclairée ainsi sur son devoir, consigné dans l’Ecriture, dans l’Évangile, comme dans la Règle, ne peut plus arrêter son élan.
Pour atteindre ce sommet, il faut passer par les épreuves de la nuit de l’esprit. Rien n’est dur comme de renoncer à une idée chère, à une image aimée et familière, à une manière de voir à laquelle on a attaché sa personnalité et son orgueil. C’est un effet de l’Intelligence de nous détacher de nos idées personnelles pour pénétrer la parole de Dieu sous toutes ses formes, telle qu’elle est en réalité et non pas telle que nous nous l’imaginons ou que nous voudrions qu’elle soit. Quand cette purification se produit dans une âme, on lui arrache, semble-t-il, son intelligence naturelle, ses habitudes d’esprit, une profonde manière d’être, une part de sa personne, ce qui fait le fond le plus mystérieux du cœur : notre pensée. Quand le Saint-Esprit opère les purifications dans notre intelligence, Il nous fait sentir que ce qui était la lumière de nos yeux n’est plus; Il nous enlève même ce qui semblait nous élever vers notre Dieu : ces images, ces idées imparfaites qui faisaient corps avec notre foi, mais comme un alliage impur. C’est à cet état que l’on rattache les nuits de l’esprit. Notre esprit, humilié, plongé dans les ténèbres, doit renoncer à ses idées préférées, occasions d’erreurs, à la poursuite des images, pour adhérer à la pure et nue vérité. Le Saint-Esprit, pour nous donner son pur enseignement, nous détache donc de nos idées personnelles sur la doctrine, sur la dévotion, sur l’obéissance, idées qui viennent souvent d’un fond d’amour-propre, du tempérament, des passions. Il nous semble alors qu’on nous enlève la lumière de nos yeux. Mais ceux qui ont le courage de faire ce dépouillement ont le cœur pur, leur esprit est dégagé des imaginations fausses, des erreurs de l’amour-propre. Ils contemplent le vrai Dieu, ils s’élèvent aux sommets de la foi par une vue plus pénétrante, Ils adorent le Seigneur en esprit, dès maintenant, dans une expérience savoureuse, et dans ce goût de Dieu ils ont de Lui une intelligence plus pénétrante. C’est le prélude de la lumière de gloire et de la vision divine. Le don d’Intelligence n’est pas d’ailleurs absent de cette vision. Il donne à l’âme du bienheureux une pénétration plus profonde, plus intime des mystères de Dieu contemplés dans l’Essence divine. Le Saint-Esprit continuera dans le ciel à purifier cette intelligence béatifiée, non plus de l’erreur ou des images, mais de l’ignorance, « a nescientia ». Il contribue à la faire entrer plus avant dans l’Essence divine, dans ce Verbe qui sera la récompense et la gloire des élus.
Chapitre XIII

Le don de Sagesse
« O immensité profonde des richesses de Dieu ! »
(Rom., XI, 33.)
I. – Point de départ
Avant de pénétrer, dans la suprême région accessible sur terre à notre intelligence guidée, poussée par le Saint-Esprit avant de parler du don de Sagesse qui fait entrer définitivement dans les profondeurs de Dieu, remettons-nous dans l’état d’esprit où nous établit l’inspiration des dons de science et d’Intelligence. C’est la foi, « fides », mais non plus la simple vertu de foi, c’est la foi perfectionnée par un fruit spécial du don d’Intelligence que nous appelons aussi du nom de foi. L’exercice habituel de ce don de lumière amène la vertu de foi à sa perfection dernière et heureuse. Cette perfection est un fruit savoureux qui donne à l’âme de jouir de la divine certitude. Ce fruit est donc foi par excellence, foi ferme, bien éclairée, qui n’a plus ce mouvement de va-et-vient du début, mais qui se porte vers son objet avec un consentement rempli de lumière. L’obscurité de la foi, sous l’action de Dieu, est traversée par des éclairs et, à ce degré, la nuit est une véritable illumination, tant il y règne de délices (Ps. 138, 11.). Car, par cette foi, l’âme a senti, fixé Dieu à travers les créatures et la révélation où Il rayonne. Cette foi est une mer de délices pour la charité. Guidée par une foi qui ne cherche plus, mais dont la nuit est remplie des illuminations des dons de Science et d’Intelligence, la charité se sent à son aise. Les saints chez qui ces dons se développent sont dans l’oraison de recueillement et de quiétude. L’âme n’est plus tourmentée par les créatures; elle voit, par cette science, sa petitesse et son péché, et elle s’en détourne. A travers elle-même, elle voit Dieu et remonte jusqu’à Lui. De ce premier chef, la foi est devenue joyeuse, lucide; elle est libérée du fardeau des créatures. Par le don d’Intelligence, elle s’élance dans le monde des révélations divines, débarrassée des nuages de l’imagination gênante pour fixer Dieu qui est esprit, délivrée des erreurs de l’amour-propre; elle pénètre le sens des mystères de la religion, à fond, par un sentiment du cœur qui est une lumière, un goût divin dans lequel passe la lumière du Saint-Esprit : état heureux pour la foi qui expérimente ces choses.
Cette illumination de la nuit de la foi ne va pas, nous l’avons dit, sans des arrachements pénibles. Il faut renoncer à des habitudes chères; à la lumière de nos yeux. C’est la nuit des sens, condamnés à rester silencieux, eux si vivants ! La nuit de l’esprit, condamné à ne plus raisonner, lui si raisonneur ! Malgré ces arrachements, la lumière du Saint-Esprit se fait. Ainsi, le vent enlève les nuages et le soleil apparaît. C’est au milieu des peines de l’âme que se produit l’entrée de la divine lumière. L’âme est bienheureuse de se sentir en contact avec son vrai Dieu; heureuse dans sa charité qui, appuyée sur la grâce du Christ et illuminée par les dons de Science et d’Intelligence, est inclinée à croire fermement et dans une parfaite certitude.
II. – Nécessité du don de Sagesse
Est-ce le dernier terme de notre vie contemplative, de notre vie d’amour sur terre ? Non. Malgré ces lumières, la charité éprouve encore un besoin. Saint Paul nous en donne la raison : « La charité ne meurt pas (I Cor., XIII, 8.). » La foi et l’espérance s’évanouiront à notre entrée au ciel. Pas plus que notre âme qui est immortelle, la charité, qui a son siège en elle, ne disparaîtra. Il faut que la foi disparaisse par la vision, l’espérance par la possession; la charité est aussi réelle dans l’absence de l’objet aimé que dans la possession.
C’est la même âme avec le même amour qui aime Dieu sur la terre et qui l’aimera au ciel. Une seule chose est changée: ici-bas la charité est guidée par la lumière de la foi; dans le ciel, elle est guidée par la claire vision. Différence considérable au point de vue de la connaissance de Dieu, mais c’est la même charité : dans le ciel, charité exaltée, consommée; ici-bas, charité en mouvement, à cause de la foi qui la guide vers son terme lointain.
Pourquoi donc le cœur chrétien souffre-t-il sur terre ? La raison de cette souffrance dont nous parlions est claire. Dès maintenant, la charité est faite pour le ciel, à la mesure du ciel, à la mesure d’un Dieu vu face à face, dans toute sa beauté ravissante. Elle a des virtualités infinies qu’elle ne peut déployer ici-bas, même avec le secours des dons de Science et d’intelligence. Les idées avec lesquelles nous regardons Dieu sont du créé, du limité, du fini. Or la charité de la terre voudrait viser Dieu infini en tant qu’il est infini, et elle le connaît d’une manière si imparfaite ! « Ô grandeur, ô profondeur des richesses de Dieu ! »
Notre charité veut donc qu’on lui montre Dieu face à face. La foi, fruit du don d’Intelligence, si ferme qu’elle soit, ne peut le lui montrer ainsi. Il y a de ce fait dans la charité une amplitude d’amour qui n’est pas satisfaite.
C’est d’ailleurs pour cela que, sur terre, la charité est un amour de Dieu par-dessus tout. Examinant toutes les créatures que nous aimons, nous trouvons que Dieu les dépasse, que rien ne lui est comparable. C’est là cependant quelque chose de purement négatif, ce n’est pas l’amour d’un infini visible, perçu dans les profondeurs de ses attraits. Par suite, la charité demeure inassouvie, tant qu’elle ne fait que suivre la foi, même illuminée par les dons qui la renforcent, enlevant les obstacles et mettant son objet en pleine valeur.
Que fera donc la charité emprisonnée par la foi ? Celui qui aime Dieu, tourmenté par cette disproportion entre la lumière finie qui le guide et l’instinct infini de son amour, reviendra vers son propre cœur pour y trouver un mouvement d’amour qui échappe à cette étreinte, à cette camisole de force de la foi. S’il était possible sur terre de trouver une lumière qui nous fît sentir le Divin, non plus d’une façon négative mais positivement !
Dans sa charité même, dans sa vertu de charité, l’âme ne pourra pas trouver cette lumière; la charité est amour, elle n’est pas lumière, elle est faite pour suivre la foi. Mais au-delà de là charité, il y a son Créateur. « L’amour de Dieu a été diffusé dans notre cœur par le Saint-Esprit, lequel nous est donné avec elle (Rom., V, 5.). » Le Saint-Esprit demeure dans le fond des âmes saintes, et le terrain de son influence, c’est cette charité qui est quelque chose de Lui-même, qui Le représente au cœur de l’homme. Il veille sur elle, Il l’entoure de soins, Il la meut sans cesse, Il va trouver le moyen de fournir à cette charité de la terre une lumière qui, en un sens, dépassera celle de la foi.
Le Saint-Esprit voit Dieu face à face, profondément, Dieu n’a pas pour lui cette inaccessible hauteur, profondeur, grandeur dont s’extasiait saint Paul. Il est à hauteur. Il est Dieu. Il va, dans l’âme qu’Il habite, faire passer, dans une impulsion, une inspiration, quelque chose de cette vision face à face, qui fait son bonheur; et nous avons un don pour recevoir cette impulsion: le don de Sagesse.
III. – Objet et activité de la Sagesse
L’inspiration de la Sagesse n’est pas autre chose qu’une motion du Saint-Esprit, par laquelle Il nous communique, par la voie du cœur, comme une expérience de la vision céleste.
Nous restons dans la sphère de la foi; c’est la foi qui détermine l’objet de notre amour. Mais le Saint-Esprit infuse d’une manière cordiale, expérimentale, une connaissance de cet objet de foi, laquelle nous fait pénétrer, sentir, non pas avec les yeux du corps, ni avec ceux de l’intelligence, mais avec les « yeux illuminés du cœur », l’infini de Dieu, ce « par-dessus tout » qui est la loi même de la charité. C’est une expérience obscure de l’immensité de la Divinité. L’âme qui est sous l’impression de cette inspiration s’abîme, s’enfonce dans un sentiment intense du tout de Dieu. Elle expérimente Dieu en quelque manière. Elle est bien au-dessus de ce que la foi, même aidée du don d’Intelligence, lui révèle en termes précis. Dans ce sentiment, elle se prosterne dans une attitude d’adoration devant l’excès divin. Tout en croyant, elle renonce à se servir des expressions de la foi, à s’arrêter dans ses concepts, elle se perd dans un sentiment intense de la transcendance divine.
Nous ne voyons pas, mais ce sentiment du cœur, cette expérience, équivaut à la vision, parce que c’est une participation de la vision du Saint-Esprit, lequel témoigne, au fond de notre âme, que ce que nous sentons est la vérité.
Lorsque, dans l’oraison, nous avons fixé dans l’objet de notre foi une vérité suprême, par exemple : « Je suis celui qui suis », ou bien : « Dieu est Charité », et que le don d’Intelligence nous en ouvre le sens profond, nous pénétrons toujours davantage, répétant: Dieu est; moi, rien, un pur néant. Lui, Il est. Il est éternellement, éperdument. Il est Celui qui est… Tout à coup, dépassant cette pensée, nous éprouvons le besoin de nous abîmer dans un sentiment d’adoration devant Celui dont l’altitude nous est ainsi révélée. La pensée de l’Ecriture disparaît du premier plan de la connaissance, où elle est comme à portée de la foi explicite; les concepts qui l’expriment disparaissent aussi, et l’intelligence, comme d’un tremplin, s’élance et s’abîme devant l’Etre de Dieu; il n’y a plus qu’une adoration, un amen, un mouvement de l’âme qui se perd en Dieu. Elle renonce momentanément à toute conception définie, même à celles qui l’ont conduite à cet état. Voilà donc l’acte du don de Sagesse : l’Esprit divin nous fait faire un acte d’intelligence envers Dieu, qui est digne de l’Être de Dieu, de sa transcendance. Ce n’est pas un acte de l’intelligence qui pense positivement, mais de l’intelligence qui renonce à penser, à concevoir. Au ciel, nous penserons, nous verrons dans la lumière de gloire; ici-bas, nous sommes dans l’étreinte de la foi; nous y échappons en nous abîmant dans l’adoration. C’est la seule attitude de l’esprit adéquate à l’altitude divine. Nous ne disons rien, nous ne pensons rien, mais notre attitude intellectuelle proclame : « Ô profondeur des richesses divines ! »
Voilà jusqu’où peut nous conduire l’Esprit de Sagesse. Cela dure un instant. C’est un ravissement fugitif, un vol de l’esprit, comme un bond rapide. Nous retombons bien vite sur le terrain de la foi. Puis nous recommençons. Comme dit Saint François de Sales, nous prenons terre sur le sol de la foi, nous nous ranimons par une bonne pensée, nous prenons des forces pour remonter de nouveau.
C’est un acte qui ne peut pas durer parce qu’il tient de l’état des élus; il nous met dans l’attitude propre de ceux qui voient, et sur terre on ne peut pas longtemps souffrir des états pareils, ce sont des états angéliques. Cependant, grâce à Dieu, ils existent. Nous avons éprouvé qu’il faut dépasser toute créature, toute expression créée de Dieu, nous avons senti cette espèce de « sortie de tout ». Ce n’est pas l’extase, état extraordinaire, mais une sortie totale des créatures. On ne voit rien, l’heure du face-à-face n’a pas sonné. On saisit cependant que Dieu dépasse absolument toute créature, on se sent tout petit en face de Lui, on est pénétré par la grandeur de ses attributs, on a le sentiment intense de son Infini, et on s’abîme dans l’adoration.
C’est l’acte le plus sublime, le plus apparenté à la vision des élus. Il s’obtient en renonçant aux ressources propres de l’intelligence humaine, aux perfectionnements dont elle est enrichie, par un dépouillement total, pour devenir un être qui s’abîme dans l’adoration devant l’Être divin.
Mais de quelle douleur nous devons acheter pareille lumière du Saint-Esprit ! Il faut en effet que notre esprit se disloque intérieurement, qu’il se dilate au point de se distendre, pour avoir un contact avec l’Infini tel qu’Il est. Il y a là un moment terrible, c’est ce que les mystiques appellent la grande ténèbre.
Tout ce qui a fait la lumière de nos yeux n’est plus avec nous. Il faut renoncer aux procédés naturels de notre esprit, à l’évidence; il faut comme anéantir l’acte de l’esprit qui se complaît dans ce qu’il voit. C’est douloureux, mais cette douleur engendre une grande joie. Cette docilité totale, allant jusqu’au bout du renoncement et des forces de l’esprit, rend à Dieu le seul hommage égal à sa majesté.
IV. – Bienheureux effets du don de Sagesse
Quand l’esprit s’abîme ainsi, la charité se réjouit. Ce mouvement est comme infini : on ne sait pas jusqu’où peut s’abîmer l’âme en cette adoration : l’abîme est sans fond. Et la charité s’élève ainsi à des degrés toujours plus hauts, sans mesure: elle est à son aise, elle a trouvé la lumière adéquate à la hauteur de son instinct intime. L’esprit s’est dilaté aux dimensions de l’infini de Dieu qu’il touche, dont il témoigne, puisqu’il s’abîme; l’amour a trouvé en lui une mesure à sa hauteur : c’est l’amour à son plus haut degré sur terre, quoiqu’il ne soit pas consommé. Nous sommes alors adorateurs « en esprit et en vérité ».
La charité, dis-je, a trouvé sur Dieu un « renseignement » à la hauteur de son instinct. L’esprit du croyant, animé par la Sagesse, parle à son propre cœur du Bien-Aimé selon ce qu’Il est. La charité est heureuse ! Ce qu’elle demandait en vain à la foi explicite, elle l’a trouvé lorsque la Sagesse s’est communiquée à l’intelligence. Elle peut vivre ces minutes de jouissance que la charité des saints éprouve quand l’intelligence ravie en Dieu s’abîme devant la majesté infinie. Ce sont les plus délicieuses qu’il soit donné à l’amour d’éprouver sur terre.
Lorsque cette oraison se fait à propos de Notre-Seigneur ou de l’Eucharistie, ou de tout objet de ce genre, elle ne saurait s’abstraire du créé. Notre-Seigneur est homme; cependant, comme Il est Dieu, tout en tenant compte de la nature finie à laquelle la divinité est unie, la Sagesse nous porte à voir en lui une sublimité inouïe par une pénétration de connaissance expérimentale que nous n’avions pas auparavant. Ainsi, par les paroles du Gloria : Tu solus sanctus, Tu solus Dominus, Tu solus altissimus, un mouvement me porte vers ce qui rend le Christ si saint et tellement le Seigneur et le Très-Haut, et il m’est possible, en suivant ce mouvement, de le dépasser pour ainsi dire et de rester devant le Sauveur dans l’attitude où j’adore sa grandeur.
C’est un genre d’oraison où la Sagesse nous instruit ineffablement de la divinité de Jésus, non pas de son humanité, qui, prise à part, n’est pas l’objet direct de la Sagesse. Nul n’a pour Notre-Seigneur un amour à la hauteur de sa bonté s’il ne s’abîme devant sa divinité et ne l’adore : « Adoro Te, latens Deitas: Divinité cachée, je t’adore. »
Mais il est un terrain d’élection, un objet prédestiné de la Sagesse, c’est la Trinité. La Trinité est partout. Cependant elle est dans l’âme sainte d’une façon toute particulière. Elle y est comme plus attentive à son œuvre d’amour, plus riche de dons, donnant et la nature et la grâce. De plus, l’âme la reçoit en soi comme une amie qui a dans ce cœur son « chez soi », sa « demeure ». Tel est l’objet préféré des méditations des saints. La divine Trinité est au fond de leur âme; elle y demeure comme chez elle, reçue dans l’âme capable de la saisir et de la posséder.
V. – L’oraison d’union
Les saints considèrent Dieu ainsi, substantiellement présent en eux. Rentrons ainsi, par une pensée de foi, en nous-mêmes, éclairés par la foi et la charité surnaturelle, La Science écarte les obstacles; l’Intelligence, par une parole, nous révèle dans l’intérieur ce qu’Il est; mais c’est surtout par l’inspiration de la Sagesse que nous rejoignons Dieu, que nous arrivons, pour ainsi parler, jusqu’à le toucher. La foi ne peut pas le faire; fatalement elle est environnée par les idées dont elle use; elle se manifeste à nous par des paroles, des idées humaines, une représentation; si l’être des choses était intelligiblement au dedans de l’entendement, nous n’aurions pas besoin d’idées. Lorsque nous allons à Dieu avec la foi, nous supposons qu’il est distant. Mais qu’il se produise, par le don de Sagesse, un mouvement d’âme sans idée précise, l’obstacle est enlevé : nous nous abîmons alors devant le Dieu résidant au fond de l’âme. Quand l’âme s’abîme ainsi, entre elle et le Dieu qui est en elle comme dans un temple, il se produit un contact; il n’y a plus d’idée, de représentation qui sépare, il n’y a plus, dans l’indivisibilité de l’âme, qu’une âme en adoration et le Dieu infini, substantiellement présent, objet d’expérience immédiate et de contact. C’est le dernier mot de l’union et de l’oraison d’union. Sainte Thérèse sortait de cette oraison avec la certitude qu’elle était allée en Dieu, présent en elle. Il n’y a que la Sagesse qui puisse appliquer ainsi notre esprit à la substance de Dieu dans le fond de notre âme, mais elle nous conduit jusque-là.
Volontiers, nous croirions que ces choses sont faites pour quelques âmes plus élevées, une sainte Catherine, une sainte Thérèse. Mais, avec l’état de grâce, nous avons tous les dons, y compris la Sagesse, et la capacité d’éprouver ces choses. Elles sont faites pour nous; elles sont dans la puissance de la grâce ordinaire, et destinées à développer les virtualités de cette grâce.
Les états d’oraison ne sont pas une voie extraordinaire, mais l’extase, le ravissement, le rapt, ainsi que les grâces « gratis datae » (par exemple le don des miracles, le don de prophétie etc.). Nous-mêmes qui cherchons la perfection de l’amour de Dieu, n’aurions-nous pas été, sans le savoir, dans cet état d’oraison, d’union ? A certains moments, n’avons-nous pas éprouvé cette sorte d’anéantissement devant Dieu, présent au fond de nous-même, peut-être à l’occasion d’une communion…? Alors la proximité de Notre-Seigneur est très grande. Cette proximité a mis notre âme en mouvement; nous avons été plus avant vers la divinité présente au fond de nous-même. Dieu était là, et, ne cherchant plus à comprendre, nous nous sommes abîmés dans un sentiment intime de sa présence immédiate, et nous avons, par l’attitude de notre esprit et la puissance de notre charité, pris contact avec ce Dieu.
Ces choses arrivent, mais nous en percevons difficilement la valeur, la dignité et l’existence normale dans notre vie; nous n’y attachons pas d’importance. Nous disons bien : C’est une grâce, un événement de ma vie spirituelle. Mais pourquoi ne pas souhaiter renouveler cette expérience ? Nous ajoutons : Il faut que Dieu nous mette en cet état. Il le fera, mais il faut que nous nous disposions à si grande faveur.
Si notre vie se passe dans la pratique des vertus morales infuses, avec les dons qui les aident, elle se trouve ainsi pacifiée. Si nous sommes en présence des créatures comme n’en voulant pas, ne considérant que ce qu’elles nous disent sur Dieu, si nous sommes entrés par l’Intelligence dans la connaissance des chose divines, nous sommes à la porte de l’oraison d’union, nous n’avons plus qu’à la franchir et, puisque nous avons dans le don de Sagesse la capacité d’être impressionnés par cette merveilleuse inspiration, il n’est pas trop téméraire d’espérer qu’elle soufflera quelquefois. L’erreur serait d’y chercher une gourmandise spirituelle, de « s’attacher aux jeux de physionomie de Dieu », comme dit saint Augustin, plus qu’à Dieu Lui-même, d’en faire une délectation. Ce serait encore de prétendre à ces choses élevées alors que nous ne pratiquons pas les commandements ordinaires de Dieu et ses conseils de perfection.
Mais si le Saint-Esprit nous a Lui-même purifiés, élevés, fait monter vers ces sommets, pourquoi ne rendrions-nous pas à Dieu ce suprême hommage de nous abîmer devant son Être avec notre esprit et notre cœur, si le Saint-Esprit nous en donne le pouvoir ? Ne craignons pas d’aller au-devant de ces faveurs; ce n’est ni imagination ni ambition : la miséricorde de Dieu nous en a donné les moyens; elles font partie d’une vie chrétienne parfaite normale.
Chapitre XIV

La Béatitude des Pacifiques
« Bienheureux les pacifiques,
parce qu’ils seront appelés enfants de Dieu. »

(Matth, V, 9)
Les pacifiques, ce sont ceux qui d’abord ont la paix dans leur cœur et qui, ensuite, la font rayonner autour d’eux. Nos maîtres rattachent cette béatitude au don de Sagesse. Les sages selon le Saint-Esprit sont des pacifiques.
I. – Lien entre cette Béatitude et le don de Sagesse
Le sage, selon le Saint-Esprit, a le pouvoir d’entrer en adoration profonde, sans paroles ni pensées, devant la grandeur divine. Non seulement il adore, mais savoure, en l’expérimentant, cette réalité du « tout » de Dieu, et d’aussi près que possible, puisque ce Dieu souverain habite au fond de son cœur.
Tel est son état d’âme, Quand il contemple ce Dieu si grand et si proche, en qui est tout le bien, sa charité est au suprême degré sur la terre, non pas en la sensibilité, qui peut être traversée de douloureuses épreuves, mais en sa volonté, par un élan sublime de l’intention d’amour. Il est heureux, parce qu’il possède le Bien infini, son bien parfait, et qu’il sait qu’il le possède.
C’est sans doute cette contemplation que Denys nommait circulaire. Dans la contemplation verticale, du plan des créatures, par un mouvement vif, l’âme s’élevait à Dieu comme très au-dessus de nous. Dans la contemplation en spirale, par des illuminations successives, on montait de clarté en clarté, de « foi en foi », de fide in fidem. Maintenant, une seule chose apparaît, la grandeur de Dieu : on n’avance plus, on est en face du « tout » divin; se tenant à portée de Dieu, n’avançant ni ne reculant, la pensée tourne comme dans un cercle, arrivée à son centre éternel.
Voilà ce que donne le don de Sagesse, cette expérience, ce sens de la grandeur de Dieu et de sa présence, et il en nourrit la charité. Au ciel, sauf la pleine vue et l’inamissibilité, nous n’aurons pas plus.
Or, pour nous, l’œuvre de la vie reste, avec ses difficultés. Comme Notre-Seigneur et les Apôtres ont dû descendre du Thabor, après la Transfiguration, nous devons, nous aussi, après nos plus hautes contemplations, retomber dans la vie ordinaire, avoir affaire au monde. Le Christ, en redescendant du Thabor, a trouvé un pauvre possédé qu’il a délivré (Cf. Marc, IX.). Ce sont là deux aspects de la vie.
Le don de Sagesse y correspond. Il n’a pas seulement pour effet d’élever notre contemplation à ce sublime degré, il est aussi un don pratique qui doit nous servir souverainement dans la vie ordinaire.
D’après saint Augustin et saint Thomas la Sagesse s’applique, non seulement à contempler Dieu, mais aussi à le consulter pour obtenir de Lui des directions pratiques.
L’âme, ayant expérimenté ce « tout » de Dieu, que souhaite-t-elle ? Son vœu est que « Dieu soit tout en toutes choses » (I Cor., XV, 28.). Et voilà la règle suprême qui va sortir de cette union : quand l’âme revient à sa vie pratique, elle emporte de sa vision du « tout » de Dieu cette impulsion du Saint-Esprit : « Que Dieu soit tout en toutes choses. » Et alors, que va-t-elle faire ? Se mettre, d’après cette vue, à ordonner toutes choses, à les mettre à leur place, en commençant par ses pensées, ses affections, ses volontés.
Elle va donc tout juger de ce point de vue nouveau, tout ce que les dons d’Intelligence et de Science avaient déjà éclairci; l’ordre sera plus absolu parce que la lumière sera plus grande. Les créatures qui obstruent la foi seront en leur place.
Puis l’influence du don de Sagesse passera dans nos conseils : la prudence, ainsi aidée, sera plus clairvoyante et plus impérieuse. L’âme sort de l’union divine avec un besoin de vérité morale absolue; il lui faut une parfaite justesse de vue, elle veut à tout prix que la prudence lui dicte ses décisions en parfait accord avec les exigences du « tout » de Dieu.
Plus bas, la Sagesse exercera son influence sur le terrain de la justice et de la douceur, de la religion et de la piété, et dans les luttes de la force pour souffrir et attaquer. Descendant encore plus bas, elle aidera la crainte dans ses luttes contre les trois concupiscences, L’âme qui est pénétrée du « tout » de Dieu, de son droit absolu, a, pour ordonner ce monde inférieur, une plus grande précision de lumière et une plus grande énergie de force. Dans ses rapports avec le monde, rapports de justice, d’apostolat, elle sera poussée par ce besoin de tout ordonner en face du « tout » de Dieu. Elle sera extrêmement apostolique. Quand elle voit une âme échapper aux droits de Dieu, elle redouble de dévouement, d’oubli d’elle-même; elle prodigue ses soins matériels et ses témoignages d’amour, en y faisant passer quelque chose du sentiment qu’elle a du « tout » de Dieu qui doit régner sur cette âme.
La gloire de Dieu est l’unique fin de l’âme qui s’est élevée sur la montagne de la Sagesse et s’y est trouvée face à face avec l’altitude des perfections divines : la gloire de Dieu, l’amour de Dieu répandu partout !
Il en résulte que tout est dans l’ordre, pour cette âme, au-dedans d’elle et autour d’elle. Elle voit toutes choses, ses sentiments, ses affections, ses actions et tout ce qui l’entoure, dans l’état d’êtres justiciables du « tout » de Dieu, qui n’ont de valeur et de prix que dans la mesure où ils reflètent cet infini. Et donc, en elle, la tranquillité absolue de l’ordre règne.
L’ordre ne peut pas régner là où les choses ne sont pas à leur place. Si les êtres sont mal disposés, ils se révoltent pour trouver leur équilibre et leur centre. Mais quand tout est ordonné, comme dans une maison où chaque chose répond à l’idée d’un sage architecte, tout est solide, tout est en paix. Ainsi est l’édifice de notre vie, quand elle est réglée sur l’exigence du « tout » de Dieu. L’ordre est stable, rien ne grince, rien ne réclame, et si quelque chose gémissait en nous, il n’y aurait qu’à contempler le « tout » de Dieu pour apaiser cette tristesse.
L’ordre tranquille, c’est la paix. Celui donc qui a tout réglé, tout mis en ordre dans sa charité, dans ses actions, a la paix. Mais comme il est dans l’ordre qu’un foyer ardent rayonne, l’âme intérieure, pour qui Dieu est tout, qui s’est efforcée de tout régler en ce sens et a trouvé la paix pour elle-même, la fait rayonner autour d’elle; elle paraît pour les autres une messagère de paix. Il y a ainsi des âmes qui irradient la paix. Elles sont pacifiques.
II. – Le Roi pacifique
Il en est un qui peut passer pour l’incarnation de la paix. C’est « le Roi pacifique », Notre-Seigneur. Quelle paix dans son âme! même quand le zèle le dévore, même dans ses rencontres avec les Pharisiens, il ne sort pas de son calme intérieur. Dans l’ensemble de sa vie, dans ses rapports avec les pauvres gens, tout en lui rayonnait de paix, parce qu’Il avait toujours son Père avec Lui. Il vivait dans un rapport parfait avec Dieu. Par son être d’abord, dans sa divinité et dans son humanité, par la vision glorieuse et le don de Sagesse qu’Il possédait éminemment et par lequel Il expérimentait le « tout » de Dieu, Il avait un seul désir au cœur : posséder cette paix et la répandre. Il apaisait les tempêtes sur les flots, Il calmait l’inquiétude de ses disciples. Seuls ceux qui ne voulaient pas s’apaiser ignoraient sa paix; puisqu’Il devait mourir, il fallait bien qu’il y eût des méchants pour Le crucifier.
Mettons-nous en face de ce modèle. Il est Dieu, mais Il a une nature humaine : Il est notre exemple. Il a des perfections divines; Il en a aussi qui n’appartiennent qu’à son humanité. Sa sagesse est la sagesse d’un Dieu, elle est aussi la sagesse humaine, au suprême degré. Il est l’incarnation de la paix : il la possède et il la répand. Quel spectacle de paix que l’Évangile ! C’est l’impression qu’il donne. On désire, à la suite du Maître, aller à la source où Il puisait cette paix : la Sagesse. Il avait l’expérience continuelle et immédiate de la présence de Dieu en Lui et du « tout » de Dieu. C’est par cette paix qui en découlait, plus que par ses miracles et ses affirmations, qu’Il témoignait qu’Il était le Fils de Dieu. Dieu est le grand Pacifique : « Il fait luire son soleil sur les bons et sur les méchants, pleuvoir sur les justes et sur les injustes (Cf. Matth., V, 45.) » Il est patient, longanime doux : le Fils de Dieu reflète ces perfections, Il est le Roi pacifique. C’est à ce signe qu’on Le reconnaît, plus même que par l’attribut de sa miséricorde, déjà si caractéristique de sa divinité !
Si donc nos âmes sont entrées dans l’esprit de Sagesse pour trouver Dieu, si elles en sont sorties avec le sentiment que Dieu est tout, et ont tout ordonné selon ce principe, elles seront saluées : filles de Dieu, Elles ne sont que filles adoptives, mais elles ont avec le Fils unique ce trait de ressemblance, cet air de famille d’être pacifiques. Rien ne fait plus penser à Dieu et au Fils de Dieu qu’une âme pacifique, apaisée par la paix divine. Rien ne ressemble davantage à l’intérieur de Jésus que l’intérieur de cette âme, et cet intérieur s’extériorise. Des premiers chrétiens on disait : Voyez comme ils s’aiment; des âmes pacifiques, on dira; Ce sont des filles de Dieu.
* * *
Nous avons contemplé les sept dons du Saint-Esprit et les sept béatitudes (Il y a bien une huitième béatitude, mais elle ne correspond à aucun don spécial, car elle n’est pas une béatitude particulière, mais plutôt une confirmation des autres). Embrassons d’un regard notre montée. Le Saint-Esprit « a disposé dans mon cœur des ascensions », dit l’Ecriture (Cf. Ps. 83, 6). Nous sommes partis d’un degré infime. Déjà par la Crainte, nous sentions que nous étions dans un commencement, qu’à l’autre extrême, à ce premier don répondait le don de Sagesse; elle nous portait déjà vers ces splendeurs, car, « la crainte filiale du Seigneur est le commencement de la Sagesse (Ps. 83, 6) ».
Nous sommes montés par la Force qui nous rendait aptes à nos devoirs positifs d’attaque et de support. Nous avons atteint la Piété avec ses accents sublimes de religion et par la douceur qui est un commencement de paix, nous avons atteint la clef de voûte de la vie pratique: le Conseil. Nous nous sommes élevés alors à la contemplation.
La Science nous a fait entrer en Dieu, en nous retirant des créatures par la vue de leur pauvreté et en nous y montrant la transparence divine.
L’Intelligence nous a fait pénétrer le rayonnement divin de l’Ecriture Sainte et de la doctrine de l’Église, et nous a conduits jusqu’au vrai Dieu.
Au fur et à mesure, nous nous approchions de Dieu comme par des cercles concentriques. Avec la Sagesse, la montée a cessé, nous étions arrivés au terme; elle est la clef de voûte définitive de l’ordre surnaturel. Ayant atteint ce sommet par les secours successifs du Saint-Esprit, nous possédons par la Sagesse Celui qui est l’explication de tout, et alors nous pouvons répandre, sur tous, les bienfaits de cette divine union, par l’ordre que nous établissons en nous et autour de nous.
Le grand Sage qui est le bon Dieu a tout ordonné en nous d’une façon merveilleuse: Il a disposé admirablement les organes de notre vie spirituelle : la grâce, les vertus et les dons, pour que nous puissions ainsi remonter parfaitement vers Lui, puis en revenir meilleurs. Si Dieu a fait des merveilles dans la nature, Il en a fait surtout dans l’ordre surnaturel et en particulier cette merveille que sont les saints. Retournons-nous donc vers Lui pour Le remercier et Lui promettre de faire notre possible pour demeurer en face de ce spectacle et faire passer dans la pratique les directions, les pensées, les désirs, les lumières qu’Il aura, par tous ces moyens, déposés en nous.
Chapitre XV

Le progrès spirituel
« La route des Justes est comme une lumière resplendissante qui augmente et s’accroît jusqu’au plein midi. »
(Prov. IV, 18.)
I. – La loi du progrès
Nous avons vu quel admirable organisme de dons et de vertus l’Esprit-Saint crée dans l’âme du juste. Or, l’homme intérieur est incorporé au Christ, son chef. Du Christ lui vient la lumière, la vie, le mouvement. Vraie tête du juste, le Sauveur sans cesse le stimule par sa grâce et par ses sacrements, qui sont comme une extension de son corps, cet instrument de ses merveilles pendant sa vie. Au premier rang de ces grâces nous trouvons l’enseignement de l’Église, la liturgie, la doctrine et l’exemple des saints. Toute la vie de l’Église est vivifiante pour ceux qui sont dans l’Église, et toutes ces mystérieuses influences chrétiennes viennent du Christ vivant au Ciel. Du sein de sa gloire il nous envoie le Saint-Esprit, qui nous est donné en personne, et qui est comme le cœur de notre vie surnaturelle dont le Christ est le principe. Nous sommes sous l’influence continue de ces deux personnes divines, qui nous actionnent tant que nous demeurons en l’état de grâce. Prenons conscience de ce dynamisme divin.
La grâce sanctifiante est comme une greffe chargée de vie divine, insérée dans le sauvageon de notre nature, pour perfectionner toute sa sève, diviniser son énergie et lui faire produire des fruit magnifiques. Le Christ, en infusant la grâce dans l’âme, l’a pourvue d’organes : ce sont les vertus théologales, la foi qui nous met en relations avec le vrai Dieu, l’espérance qui nous fait chercher en lui notre bien, la charité qui s’empare de ce bien, par l’affection du cœur, et aspire à jouir de sa présence, dans la parfaite union.
Sous, l’inspiration de ces vertus, la prudence gouverne les vertus particulières implantées dans nos puissances pour les soumettre à Dieu : la justice qui rend à chacun son dû, la force et la tempérance qui gouvernent les passions violentes et les concupiscences d’en bas.
Nouveau secours, le Saint-Esprit fait intervenir ses initiatives personnelles; il veille sur nos défaillances, nous stimule sans cesse pour nous mettre en haleine vers le plus parfait; il opère ces effets par ses dons qui sont en nous à l’état d’attente, de puissances impressionnables, et qu’il active par ses inspirations personnelles, par ses initiatives singulières, si nous sommes attentifs et fidèles à suivre son impulsion.
Rien n’est beau, fort et grand, rien n’est puissant comme l’homme juste ! Rien n’est omis pour qu’il marche vers la vie éternelle, et déjà il la tient en substance dans l’obscurité de la foi : fides, sperandarum substantia rerum…
Quelle est la loi de cette vie éternelle commencée dès ici-bas avec les énergies mises à notre disposition sous l’influence de nos deux Maîtres, et aussi du Père qui les envoie ?
C’est une loi de progrès. Nous devons tendre à la perfection. C’est là notre vie: la vie doit être pour nous comme cette lumière qui commence par l’aurore, se renforce, augmente, progresse encore et parvient au plein midi. Lumière sans cesse accrue ! Route aussi sur laquelle nous avançons ! « La route des enfants de Dieu est comme une lumière grandissante. »
II. – Comment progresse-t-on en grâce et en charité
En quoi consiste ce progrès ? Comment une âme, qui est sans cesse en haleine, avance-t-elle vers la vie éternelle ?
Dans l’ordre de la nature, le progrès moral, comme le progrès en art, ou tout autre, s’obtient par la répétition des actes. Faits avec attention, les actes, peu à peu, engendrent des habitudes, comme si leur force créait un ressort pour les reproduire. C’est donc par les actes répétés que nous progressons dans nos habitude, que nous arrivons à produire facilement, naturellement, des choses qui, auparavant, nous semblaient difficiles, inaccessibles.
Il est impossible d’obtenir cet accroissement dans l’ordre surnaturel par la simple répétition des actes, par la seule application de notre volonté. Le surnaturel vient de Dieu. De même qu’en y pensant, nous ne saurions donner à notre taille une coudée de plus, nous ne pouvons, par nos seuls efforts, accroître notre vie surnaturelle (Cela ne veut point dire que le progrès de la grâce se fasse sans efforts, et que la répétition des mêmes actes ne soit point requise : mais la vraie cause du progrès n’est pas dans cette répétition, dans cet exercice et dans ces efforts, elle est dans le don de Dieu, récompensant nos efforts ou nous portant à des actes meilleurs, comme l’auteur l’expliquera plus loin. Note de l’éditeur). A tous ses degrés comme dans son établissement, la grâce est un don; elle participe à la nature de Dieu qui est hors de nos prises. Il faut donc que Dieu donne la grâce et ses accroissements, un à un, Cela devrait nous rendre bien humbles: si nous faisons le bien, nous devons dire avec saint Paul : « C’est par la grâce de Dieu que je suis ce que je suis (I Cor., XV, 10.). »
N’y a-t-il donc rien à faire qu’à attendre ? Il y a lieu, au contraire, d’être actifs. Si l’honnête homme, l’artiste, progresse par ses efforts, le chrétien progresse par ses mérites : nous pouvons mériter. Mériter, c’est-à-dire poser devant Dieu certain droit à recevoir cette augmentation de vie surnaturelle. Nous ne pouvons pas déclencher seuls, par nos propres forces, le mouvement de la perfection, nous pouvons mériter cet accroissement de la vie divine : à celui qui a fait fructifier les talents, le Maître donne pour récompense une plus grande richesse.
Il y a deux espèces de mérites : le mérite de convenance (de congruo) et le mérite de stricte justice (de condigno).
Un honnête homme qui ne connaît pas la loi de Dieu, mais qui vit raisonnablement, mérite-t-il en stricte justice un bien de l’ordre surnaturel ? Non. Il ne peut pas poser devant Dieu un droit strict à la grâce, il n’est pas au niveau de la vie divine. Mais il est convenable qu’il soit récompensé. Il convient, dis-je, que l’homme faisant ce qu’il peut, Dieu fasse aussi ce qu’il peut. Cet homme n’ayant pas la vie divine ne peut mériter en toute rigueur de justice un divin salaire, mais il mérite les miséricordes du Seigneur. Tel est le mérite des pécheurs. Il obtient son effet par les bonnes œuvres; ces œuvres ne sont pas, d’une certaine façon, nécessitantes vis-à-vis de Dieu, mais elles le disposent, si l’on peut dire, à donner sa grâce miséricordieuse. Ce n’est pas le pécheur qui se dispose lui-même au salut, seule une intervention d’en haut peut l’introduire dans la grâce; mais celui qui fait ce qu’il peut attire sur lui infailliblement la bonté infinie de Dieu, toujours prompte à se répandre. Tel est le mérite de convenance.
Mais pour les âmes en état de grâce, il en va autrement. Elles ont un fond de divinité qui est une participation à la nature divine. Le chrétien sanctifié par la grâce est enfant de Dieu; cet acte porte en lui une perfection surnaturelle, un effet de la vie même de Dieu; il est à hauteur pour recevoir une participation plus élevée de la vie divine. C’est le mérite de stricte justice, lequel rend digne de recevoir les accroissements de la charité; mérite de celui qui, ayant reçu des talents, les a fait fructifier et est en droit de recevoir sa récompense.
Pour chaque effort, pour chaque acte, fait en état de grâce et par amour pour Dieu, une récompense. Là est le moyen et tout le secret du progrès spirituel. En posant des actes divins, nous obtenons, en toute justice, une récompense divine, qui ne peut être qu’un accroissement de la vie éternelle commencée en nous.
Ce qui fait ce mérite, ce n’est pas l’acte pris en lui-même, dans sa pure matérialité, ni la difficulté, ni la peine qu’il coûte; c’est ce fond de grâce, cette élévation, cette surnaturelle destination de nos œuvres à la récompense divine : voilà ce qui nous rend dignes de la gloire de Dieu, et non pas l’effort. On s’imagine à tort que le sacrifice, la difficulté, sont la cause d’un plus grand mérite. La raison d’un plus grand mérite, c’est une plus grande charité. Accomplir un acte insignifiant, comme il y en a beaucoup dans la vie chrétienne, avec un grand amour, est plus méritoire que d’entreprendre une œuvre difficile avec peu de charité (L’effort et le sacrifice cependant sont d’ordinaire le signe d’une plus grande charité : on ne fait que par grand amour des choses difficiles. Note de l¹Editeur.). Ce qui fait le mérite de nos actes, dit saint Augustin, c’est ce que Dieu y met : « Quand tu couronnes nos mérites, Seigneur, tu couronnes tes dons (préface de la Toussaint). »
III. – Objet du mérite
Que méritons-nous ainsi, en justice ?
Par chacun de nos actes, en cet état de sainteté, nous méritons la vie éternelle. Un seul acte de charité, n’eussions-nous eu la raison que juste le temps de pousser un soupir d’amour vers Dieu, mérite la vie éternelle. Dans toute une existence chacun des actes faits ainsi mérite la vie éternelle.
C’est notre premier progrès dans la vie de la grâce; tous ces actes faits dans l’état de justice, moyennant les vertus et les dons, vont s’accumulant; ils forment ces « trésors qui ne peuvent être rongés par les vers (Matth., VI, 20.) ». Nous nous faisons ainsi des bourses remplies de pierres précieuses, dont chacune peut acheter le bien de l’immortalité.
Il y a donc, par l’accumulation des actes bons, comme un poids grandissant de mérites pour la vie éternelle. Saint Paul a dit qu’une tribulation d’un moment (soufferte par charité) opère un poids éternel de gloire (II Cor., IV, 17.). Qu’en sera-t-il si ces poids s’amoncellent ?
Cette pensée doit nous donner confiance en face de nos péchés véniels qui se trouvent ainsi contrebalancés par tous nos actes d’amour.
Mais qui peut plus, peut moins. Si Dieu donne le ciel pour chacun de nos actes méritoires, à plus forte raison donnera-t-il un accroissement de vie éternelle en notre état présent.
Ainsi par chacun de nos actes bons, nous méritons un accroissement de grâce, une augmentation de charité. Saint Paul dit : « Je vais vous montrer une voie plus excellent… la charité (Cor., XII, 31.) » La charité est comme une route qui avance, qui se déplace et nous fait avancer avec elle.
IV. – Comment grandit la charité
Comment la grâce et la charité peuvent-elles grandir et, avec elles, la vie éternelle qu’elles commencent ? Cet accroissement ne peut se faire par l’objet; l’objet de la charité ne peut, en nous, devenir plus grand : c’est Dieu même. Un seul degré de grâce déjà fait face à la vie éternelle, et nous donne droit à la posséder entièrement. Nous n’aurons pas plus ou moins la vie éternelle. Comment, dès lors, faut-il comprendre ce progrès ?
La grâce, la charité et les vertus qui en découlent sont comme des greffes insérées dans notre nature; elles peuvent l’être plus ou moins profondément; elles peuvent se soumettre plus ou moins les énergies naturelles de l’âme et les accorder plus ou moins à l’idéal divin.
Dans la nature, les greffes prennent bien ou mal et, entre ces deux extrêmes, que de degrés! Si la greffe prend bien, elle attire à elle toute la sève du sauvageon, lequel va maintenant fructifier parfaitement. Si elle prend moins bien, le sauvageon pousse des rejetons plus ou moins forts; s’ils sont forts, ils absorbent toute la sève et la greffe meurt; s’ils sont faibles, ils ne font pas de bien à l’arbre greffé, mais ne l’épuisent pas.
Cette image nous permet de suivre le travail de la grâce en notre âme. C’est par enracinement dans notre nature sauvage que la grâce et la charité progressent. Si elles se la soumettent entièrement, rien ne leur échappe, tous les actes sont faits en vertu de la grâce… Et revêtent sa qualité; la greffe, en ce cas, a pris souverainement. Il y a bien quelques petits actes qui échappent à cette divine force, ils viennent de l’amour-propre : péchés véniels, imperfections, qui n’empêchent pas la divine frondaison des vertus. C’est néanmoins autant de pris sur l’amour de Dieu. Seul, cependant, le péché mortel, qui tire à lui toute la sève au bénéfice de la nature pécheresse, peut arrêter cette vie de la grâce et de la charité.
S’il en est ainsi, chaque fois que nous faisons un acte dans la charité, avec les vertus et les dons, nous méritons un enracinement de grâce; notre nature est davantage maîtrisée, la sève de nos énergies natives passe plus abondante dans la vie surnaturelle, et par la continuelle production de tels actes la nature est enfin prise tout entière sous l’influence divine : il n’y a plus en nous une fibre, comme dit saint François de Sales, qui ne vibre pour Dieu. La greffe divine tire ainsi toutes les forces à elle, avant de les lancer dans la vie où elles fructifieront.
V. – Rôles des actes ordinaires de Charité dans cet accroissement
– L’acte le plus intense
Cependant nous faisons quelquefois des actes de charité bien faibles, par routine; nous n’avons pas une pensée vive de Dieu et, par torpeur, notre amour n’est point fort. Ces actes, faits négligemment, sont sans vigueur. Les vertus sont respectées, mais elles sont contrariées dans leur élan par les instigations de la nature; leurs actes pourraient être plus parfaits, plus fervents, étant donnée la grâce que nous possédons. Ces actes bons mais relâchés vont-ils diminuer notre trésor intérieur ? Non. Rien n’est perdu. Nos actes ne méritent pas toujours en vertu d’un amour actuel de Dieu, mais tout dans le juste est pour l’amour de Dieu, sauf le péché. Nous n’abdiquons pas cet amour, nous avons formé l’intention de tout faire dans cet amour; du moment qu’un de nos actes n’est pas un péché, il a une saveur de vertu, il a un mérite divin. Que mérite-t-il ? Quelle est l’augmentation de la grâce et de la charité due à un si petit acte ? Il ne nous en donne pas une augmentation sensible, actuelle, mais il nous dispose à la recevoir. Il ne produit pas un degré de charité de plus, mais une disposition nouvelle, une préparation à la croissance. Il n’entraîne pas de déchéance, il accroît au contraire ce mystérieux potentiel de vie, qui s’accumule en notre cœur, et prépare une éclosion plus parfaite, une augmentation sensible de l’amour : ces actes thésaurisent leurs forces au fond des puissances de l’âme, et l’organisme surnaturel est de la sorte entretenu, enrichi. Pour ceux qui aiment Dieu en vérité, rien n’est perdu, même de ce qui est mollement accompli, si c’est un acte de vertu. Tout ce qui n’est pas péché, en l’état de grâce, nous rapproche de Dieu ou nous dispose à une plus grande union.
Par suite de ces petits actes bons souvent répétés il arrivera qu’un jour, au moment où il nous faudra prouver à Dieu un plus grand amour, pardonner une injure, soigner un malade, accomplir un devoir difficile exigeant tout notre effort, nous serons spontanément à la hauteur de notre devoir : notre âme jaillira en un acte de charité intense que nous aurons ainsi préparé de longue main, et nous serons dignes de recevoir un degré supérieur de grâce. Souvent cette augmentation de la charité s’accomplira dans la communion; l’Eucharistie n’est-elle pas le sacrement nourricier de la vie divine en nous? La nourriture matérielle augmente les chairs, la communion accroît l’esprit. Ce sera une communion où nous nous serons donnés tout entiers, nous laissant vraiment manger par Celui que nous mangeons, et nous obtiendrons, à titre définitif, en vertu des actes méritoires précédents, un degré d’amour nouveau qui nous est acquis pour toujours, si nous ne revenons pas en arrière.
VI. – Le péché véniel ne diminue pas la Charité
Mais il n’y a pas que des actes faibles, il y a le péché. Nous avons le redoutable pouvoir d’arrêter le mystérieux passage de la sève humaine dans la greffe divine : nous pouvons perdre ainsi cette vie surnaturelle par le péché mortel. Quant au péché véniel, on le sait, il ne détruit pas la grâce. Peut-il la diminuer ? Non ! Aucun péché véniel ne nous fait perdre le degré de charité auquel nous sommes parvenus par nos mérites. Le péché véniel porte sur des moyens de perfection qui ne sont pas nécessairement liés avec la charité. Il regarde telle prière, telle observance, tel acte de charité, un ensemble de choses qui ne sont pas indispensables à la vie surnaturelle, que nous pouvons omettre par conséquent sans perdre l’amour de Dieu, ou commettre sans le ruiner. Pour une négligence dans la prière ou une impatience nous ne perdrons pas notre état de grâce.
Cette doctrine est sage. La charité regarde Dieu notre fin; le péché regarde le moyen. Si le moyen est essentiellement lié avec la charité, de telle sorte qu’il fasse l’objet d’un commandement, on ne peut aller contre le moyen sans aller aussi contre la fin; nous ne pouvons pas dire que nous aimons Dieu si nous n’accomplissons pas ses volontés. L’objet des petits manquements n’est pas ainsi lié avec la charité, il n’est pas absolument incompatible avec la fin divine de l’amour. Sans doute nous ne pouvons pas dire que nous aimons Dieu par le péché véniel, nous ne cessons pourtant pas, même alors, de l’aimer habituellement par-dessus tout. Il ne serait pas juste qu’ayant fait une faute en chose si petite, nous soyons punis par la perte du trésor acquis par une foule d’actes, ou peut-être par un acte héroïque; ce serait hors de proportion. Les dons de Dieu sont sans repentance. Si nous ne l’offensons pas mortellement, nous conservons la grâce ou le degré de grâce auquel nous étions arrivés par nos mérites et la miséricorde de Notre-Seigneur.
Cependant, le péché véniel n’est pas inoffensif. Il opère des dispositions fâcheuses. Ce sont comme de petits rejetons qui poussent au bas du sauvageon et diminuent d’autant la vigueur de la greffe. Si les rejetons se multiplient, ils épuisent l’arbre; et s’il en vient un plus fort, c’en est fait de la vie de la greffe entière. Le péché véniel dispose au péché mortel, il diminue l’activité surnaturelle des habitudes vertueuses, il est un danger pour la vie de la grâce.
VI. – Accroissement indéfini
Jusqu’où ira l’accroissement de la vie divine sur terre ? Il est sans limites, non pas infini, mais indéfini. Il n’y a pas d’abord de limite en la charité même, laquelle est une émanation de l’amour que Dieu a pour lui-même et pour nous. Notre charité est une image petite, mais expresse de l’amour du Saint-Esprit : ses aspirations sont infinies; elles vont à Dieu même, qui est infini.
Il n’y a pas de limites non plus en la capacité de notre âme. Notre cœur n’est pas comme un vase aux dures parois; il peut se dilater sans mesure et la charité accroît, sans cesse par ses acte, son pouvoir d’aimer. L’âme aimante est possédée du désir de l’infini, elle cherche le bien parfait, le Dieu vivant : chaque accroissement de grâce, au lieu de combler la capacité sans limite de notre volonté, la dilate. Aussi voyons-nous certains saints, comme saint Dominique, sainte Catherine, sainte Thérèse, croître toujours plus en amour et être toujours plus en haleine d’aimer davantage. Plus nous buvons à cette source, et plus nous avons soif. Au rebours des nourritures terrestres, plus on absorbe la nourriture spirituelle, et plus on la désire, plus on a le pouvoir de l’assimiler.
Point de limite non plus en la puissance qui meut l’amour. La charité, les vertus et les dons nous tiennent sans cesse sous la motion du Saint-Esprit dont la vertu est infinie; plus il nous meut, et plus il peut nous mouvoir. De ce côté, l’accroissement de notre vie divine est encore sans mesure.
Cet accroissement, nous l’avons dit, s’opère par le mérite. Croissance perpétuelle, telle « une lumière qui va grandissant jusqu’au plein midi ». Nous sommes passés de l’obscurité à la lumière, nous marchons vers ce plein jour, qui ravit de bonheur les élus dans la gloire du Dieu vivant.
Voilà notre vie. Ne nous contentons pas d’inscrire la perfection de notre devise. Tendons vers elle ! Nous ne devons jamais nous arrêter; Dieu nous a donné, pour arriver à ce sommet, de telles ressources ! Divinement organisés pour réaliser cet accroissement, pour atteindre la plénitude du Christ, n’ayons rien de plus à cœur.
La vie n’a qu’un sens pour nous : croître dans l’amour de Dieu, croire davantage, espérer davantage pour aimer davantage, Saint Thomas, disait : « Faites, mon Dieu, que toujours je croie plus en vous, que j’espère mieux en vous, que je vous aime plus ardemment. » Tel est le sens profond, définitif de la vie. Bienheureux sommes-nous, puisque nous le savons. Il nous faut maintenant marcher sur cette route de Dieu. De ce progrès nous connaissons les moyens. Nous possédons les ressources que cette marche exige. Progressons, avançons vers le Seigneur, objet de notre amour. Que notre vie grandisse comme la lumière qui monte – « jusqu’à ce que nous arrivions au plein midi ».

Deixe uma resposta