SAINT THOMAS D’AQUIN
(Traité écrit en fait par saint Albert le grand, Docteur de l’Eglise)
OPUSCULE 28
Editions Louis Vivès, 1857
Édition numérique, http://docteurangelique.free.fr, 2004
Les œuvres complètes de saint Thomas d’Aquin

ARTICLE I: Le destin est-il quelque chose chose?

On demande s’il y a un destin, ce qu’il est; si son influence est fatale, s’il peut être l’objet de nos perceptions, et sur quels sujets s’exerce sa puissance.
On répond à la première question qu’on ne le définit pas, mais qu’il existe.
Boèce le nomme dans le cinquième livre de son traité de la Consolation de la philosophie; donc il est.
Aristote dit du destin dans le second livre de la Génération que “chaque chose se mesure par une période.” En effet, il est mesuré par quelque chose de très petit, qui fixe et détermine la quantité de l’objet mesuré. Si donc la vie, qui est l’être des objets inférieurs peut être mesurée par l’étendue du cercle, qui est appelée période, cette opération ne consiste qu’à prendre la mesure exacte du cercle, qui soit parfaitement égale au cerclé, et qui détermine la durée de la vie des êtres inférieurs. Or, la vie des êtres inférieurs est déterminée par les douze degrés, selon les douze divisions ou douze signes du zodiaque. Mais la période n’existe pas sans les constellations contenues dans la période et leurs phénomènes produits par leurs phases et leur rayonnement. On connaît donc et on détermine la nature et la vie des êtres inférieurs, par les signes du zodiaque, leurs phases et leur rayonnement; or, c’est là ce nomme destin: donc le destin existe.
Aristote dit encore dans le quatrième livre de son traité de Physique, “qu’être dans le temps, c’est être compté par un certain espace de temps.” Mais le temps étant un en nombre, et n’étant pas multiplié par l’addition de la durée des objets temporels, il faut qu’il soit réduit à une unité, quant à la durée de toutes les choses temporelles. Ce n’est là autre chose que le mouvement du ciel. Donc la marche du cercle du ciel est la cause de la vie et de la durée de tous les êtres inférieurs, et c’est ce qu’on appelle le destin. Donc le destin existe.
Car la marche du cercle, ainsi que le dit Aristote, est comme la vie de tous les êtres, Mais on répondra peut-être que la marche du cercle céleste inspire une certaine disposition aux êtres inférieurs, à laquelle l’homme oppose les qualités de la matière, qui détruit l’influence du destin. Je dirai à cela que les causes inférieures qui sont dans la matière, sont dépendantes des causes supérieures, comme la matière de sa forme comme les corps de l’espace qu’ils occupent et les objets mus du principe moteur. Donc les êtres supérieurs forment, contiennent et meuvent les inférieurs, et par conséquent ce qui donne la forme, l’espace, le mouvement, est toujours le principe puissant dominateur. Donc l’être et la vie de tout objet inférieur est dépendant de l’action de l’objet supérieur.
On dira que ceci ne peut s’appliquer qu’aux corps, comme semble le dire saint Augustin dans le cinquième chapitre de la Cité de Dieu: “Qu’il nous est permis de dire que l’influence des astres peut s’exercer sur les corps, mais non sur l’âme.” A quoi je réponds que les forces de l’âme végétative et sensible n’ont pas d’action au-delà de l’ensemble de l’organe qui leur est propre. Or, si l’harmonie de ces organes est soumise aux influences des astres, les opérations de l’âme végétative et sensible les subiront également. Davantage, il semble qu’il en est de même de l’âme raisonnable; parce que le Philosophe dit que notre intellect est avec l’espace et le temps; or ce qui est immatériel et temporel est perçu par les sens et l’imagination or nous avons déjà dit que ces choses sont soumises à l’influence des astres; donc également les opérations de l’intellect ou de l’âme raisonnable. Il dit encore que l’âme est l’instrument de l’intelligence, et qu’elle lui imprime les images et l’éclaire; clone ce mouvement de l’intelligence produit les formes de l’illumination dans l’âme intelligente.
Mais il n’y a pas de moyen terme entre le moteur et l’objet qui est mû, comme l’observe le Philosophe dans le septième livre de son traité de Physique; donc l’intelligence, par son action, sera le moteur immédiat de l’âme. Or, c’est par elle-même ou par quelque milieu qu’elle imprimera sa causalité à l’âme. Ce n’est pas par elle-même, parce que, physiquement parlant, l’intelligence est le moteur de l’univers; li faut donc qu’il y ait un milieu déférant ses illuminations à l’âme. Mais on ne peut admettre d’autre milieu que le mouvement des étoiles par ce mouvement, aux êtres inférieurs, les formes diverses du principe moteur. Donc l’intelligence est la cause et la règle des opérations de l’âme intellectuelle Et nous pouvons nous en convaincre par comparaison. En effet, le coeur qui, selon Aristote, est le principe de la vie de l’existence et du sentiment, ne communique sa vertu ai membres éloignés de son siége que par le véhicule de l’esprit; il en est ainsi de tous les moteurs sur les objets mus à distance. Il en est ainsi de l’intelligence et de l’âme, parce qu’elle est distante de l’âme raisonnable et influe sur elle, à raison de la distance qui les sépare. On ne peut pas dire physiquement que l’âme est un être inférieur parce que, selon Aristote l’intelligence est dans l’univers et se multiplie selon le nombre des mouvement de l’univers, lequel mouvement, toujours d’après le Philosophe, se compose de l’intelligence motrice et du cercle céleste.
De même les songes, par lesquels on cherche à prédire l’avenir, comme dit Macrobe, soit qu’on leur donne le nom d’oracles, d’intelligences ou de prophéties, sont en nous, et ne sont occasionnés, comme dit le Philosophe dans le premier livre des Songes et de l’état de veille, que par un signe, une cause, un accident, qui sont un accident en soi, mais non pris en général. Les songes sont en effet un état ordinaire produit par les sens, ils ne sont donc qu’un effet quelconque de l’action du sommeil. Or, un accident du sommeil qui prédit l’avenir, ne peut être l’effet du chaud, de l’humide, du froid et du sec, qui sont des objets matériels. Il est donc nécessaire qu’ils soient le résultat de la forme de l’ordre et de la loi de la, vie intérieure et cette loi ne peut être produite que parle cercle céleste. Donc il exerce sur les êtres inférieurs une influence de laquelle dépend toute la conduite de la vie, et c’est là ce qu’on nomme destin; donc il y a un destin.
Ptolémée dit aussi que celui qui prédit l’avenir par l’inspection des signes du zodiaque, ne le fait que par le moyen des signes reflétés par les secondes étoiles (il appelle ainsi les effets des étoiles produits sur les éléments inférieurs, tels que les nuages ou autres substances vaporeuses), et il s’ensuit de là que les effets des étoiles sur les objets inférieurs sont la cause qui dirige et qui explique les différents événements de la vie. C’est, ce à quoi les mathématiciens donnent le nom de destin. Donc le destin existe.
Boèce dit de son côté, dans le V° livre de la Consolation de la Philosophie, que “le hasard et la fortune sont produits par le concours de deux causes ensemble:” par exemple, si quelqu’un creuse une fosse pour chercher un trésor et qu’un autre personne en fasse une autre pour y creuser un sépulcre, il arrive, comme par un trait de la fortune, qu’on trouve un trésor; le fait a lieu, par l’occurrence de deux causes, comme dit Boèce. C’est la loi de connexion inévitable des causes, qui découle de la source inépuisable de la science de Bien qui a produit le concours de ces deux causes. Boèce appelle destin la connexion de ces causes. Donc il y a un destin. Il dit encore au même endroit: “Celui qui, dans sa souveraine prescience, a prévu le destin simpliciter, dirige chaque chose, quant au mouvement, aux lieux, aux formes et aux temps.” Donc il y a un destin.
Il ne répugne pas à tout ce que nous avons dit que le destin ne soit que la loi de la prescience divine, parce que la prescience divine accomplit tout ce qu’elle a résolu et fait servir à l’accomplissement de ses desseins les causes naturelles, de telle sorte que cette loi de vie, qui gouverne tout ce qui en découle, reçoit le nom de destin. Ou oppose à cela, d’abord ce que dit saint Grégoire, dans son homélie de l’Epiphanie du Seigneur: “Loin du coeur des fidèles de croire que le destin est quelque chose.” Et il en donne cette raison: c’est que les étoiles sont faites pour l’homme et non l’homme pour les étoiles. Car si les étoiles et leur divers mouvements n’étaient pas pour le service de l’homme, celle qui apparut aux mages ne se serait pas dirigée selon les ordres du Seigneur; ce que personne ne voudrait dire. De même, saint Augustin, dans son traité de la Doctrine chrétienne, nie que le destin soit quelque chose; et malgré que les mathématiciens semblent y lire des faits qui sont quelquefois confirmés par l’événement, il affirme que c’est un artifice des démons, pour induire les fidèles en erreur.
Puis, s’il y a un destin, il est cause, ou effet. Il ne peut pas être tel, parce que c’est le produit du destin, comme disent les mathématiciens. S’il est cause, il est cause supérieure ou cause inférieure. Or, il ne peut pas être cause inférieure, parce que la cause inférieure consiste dans le chaud, le froid, l’humide et le sec. Mais rien de semblable ne peut être le destin. Il n’est pas cause supérieure, parce que celle-ci est le cercle céleste, avec ses différents mouvements, que les mathématiciens avouent n’être pas le destin, mais le producteur du destin. Le destin n’existe donc pas.
De plus, chaque objet n’a que deux raisons d’être, ainsi que le dit saint Augustin, à savoir: ou dans la cause première, qui est vie et lumière, dont ni l’une ni l’autre ne sont le destin. Ou leur raison d’être est sans l’objet lui-même, mais alors ce n’est pas le destin, de l’aveu des mathématiciens, mais plutôt l’effet du destin. Donc le destin n’est rien.
Saint Augustin dit encore qu’il suffit de dire que la cause des êtres inférieurs est la volonté de Dieu, parce que tout arrive par la volonté ou par la permission de Dieu. Donc le destin n’existe pas.
De plus, si le destin existe, c’est sa sagesse qui dirige tout: mais nous voyons que ce n’est pas la loi inévitable de la sagesse du destin qui dispose de tout, puisque souvent les méchants triomphent et les justes sont opprimés, ce qui est un désordre; donc encore, dans ce cas, le destin paraît ne pas exister.
Enfin, si le destin est l’effet du cercle céleste, les effets d’un seul cercle doivent être le produit d’un seul destin. Mais Isaac engendra deux enfants à la fois; il semble qu’ils sont l’effet d’un seul cercle, sans être le produit d’un seul destin, comme le prouvèrent ensuite les événements. Donc il semble que le destin n’existe pas.

ARTICLE II: Qu’est-ce que le destin?

On demande en second lieu, ce que c’est que le destin.
Boèce dit dans le V° livre de la Consolation de la Philosophie, que “le destin est une certaine disposition inhérente aux êtres susceptibles d’être modifiés, par laquelle la providence soumet tout à ses lois”.
Hermès Trismégiste dit que le destin, que les grecs appellent est l’ensemble des causes qui accomplissent dans leur temps les secrets conseils des dieux du ciel.
Pour moi, je dis que le destin peut être défini diversement! D’abord, on nomme destin la mort produite par la disposition des périodes. On lit dans Claudien: “La mort s’arrête sur l’ordre des destins.” C’est dans ce sens que les platoniciens faisaient présider trois déesses funestes à la vie de l’homme, Clothon avait le commencement, Lachésis les âges suivants et Atropos la fin. C’est pourquoi on disait: “Clothon tient la quenouille, Lachésis eu tire le fil et Atropos le coupe avec ses ciseaux.” En ce sens, il n’y a rien à dire du destin. Secondement, le destin n’est autre chose qu’un décret de la divine providence sur les différents états de l’être et de la vie inférieure. Il est évident que cet arrêt étant porte de toute éternité, il n’influe en rien, sur les créatures; et lorsqu’il vient à s’accomplir, il a lieu dans le temps et le lieu convenables. Par exemple, un homme qui à combiné dans son esprit et arrêté une affaire à la nouvelle de tel événement, n’attribue aucune puissance à cette nouvelle, mais cependant le dessein s’accomplit par cette nouvelle, puisqu’elle est la cause de sa conduite et qu’elle l’amène à faire son entreprise. C’est dans ce sens que Boèce parle du destin. De cette manière, il ne s’agit pas ici du destin, mais la nature de cette préordination et de cette prescience qui est dans l’idée de Dieu, est simple et éternelle, divine, immatérielle, immuable; et comme elle a son accomplissement à l’aide d’objets temporels, elle devient temporelle et matérielle, multiple, muable et contingente. Troisièmement, le destin est appelé la forme de la loi de l’être et de la vie des êtres inférieurs, produite en eux par la période du cercle céleste qui embrasse leur origine dans ses rayons. Hermès parle du destin en ce sens, appelant les étoiles et les décrets des dieux la règle immuable de l’être et de la vie inférieure. Cette loi ne donne pas l’être, mais elle est plutôt la règle d’une certaine loi générale de l’être et de la vie simple et éternelle, multiple en puissance. Elle est simple par la simplicité de la marche du cercle; et elle tient sa multiplicité de puissance de la multiplicité des objets contenus dans le cercle. Ces objets sont la multiplicité des étoiles, de leurs positions respectives, de l’espace, des figures, des rayons des différents angles qui sont tracés dans les intersections, des rayons des corps célestes et de l’effet des rayons sur les objets. Car on réunit et on embrasse toutes les puissances de ce qui est contenu dans le cercle céleste par l’aspect du soleil. Or, cette loi est le milieu entre le nécessaire et le possible. En effet, tout ce qui est dans le mouvement du cercle céleste est nécessaire: et tout ce qui commence et finit dans la matière, est possible et sujet à changement. Mais cette règle produite par le cercle céleste et inhérente à tout ce qui a un commencement et une fin, est le milieu entre l’un et l’autre. Car tout effet ignoble qui procède d’une cause noble, conserve toujours en quelque point une qualité originelle, quoiqu’elle ne compose pas le fond de son être, si ce n’est qu’autant que le permet sa nature. Parce que, tout ce qui est reçu dans un autre, comme dit Boèce, et Aristote dans le V° livre de son traité de Physique, n’est reçu de lui que dans la proportion des facultés du récipient et non selon la puissance de la cause d’où il procède. Nous pouvons le voir dans ce qu’a dit saint Denis. Car les procession divines, comme la vie, la raison, la sagesse et autres attributs semblables, en tant que procédant de Dieu, d’une manière très éloignée selon le degré des créatures, deviennent d’autant plus temporels, sujets à changement, impurs et mélangés de facultés matérielles et personnelles, bien qu’ils soient en Dieu, simples, éternels, immuables et immatériels. Il en est de même de la règle de l’ordre de l’être et de la vie, qui, dans le cercle céleste, est nécessaire, inévitable et inaltérable. Dans les êtres créés, elle est reçue d’une manière passagère et contingente, à cause de la mutabilité de leur être. Aussi Boèce, dans le V° livre de la Consolation de la Philosophie, décrit plusieurs cercles au centre desquels il met l’ordre et la cause du destin des choses fatales; et plus loin, un cercle qui renferme les êtres mortels du même destin, qui donnent naissance à la contingence et à la mutabilité et telle est la loi de la vie et de l’être, dans l’idée du premier moteur, qu’accomplit le cercle le plus rapproché de l’effet; et dans le même ordre, la forme de la règle, en tant qu’elle est dans la période céleste, accomplit la loi qui est dans l’idée du premier moteur et un cercle éloigné du centre désigne la forme de la loi, en tant qu’elle tient d’une manière muable et changeante aux êtres créés et corruptibles. Mais la forme étant l’image de la période, elle a potentiellement et virtuellement tout l’être, l’organisation et la durée des êtres créés et périssables, et malgré qu’elle soit nécessaire, elle est cependant muable et contingente. Ptolémée explique parfaitement la raison de ceci, dans le Quadripartite, en disant que ceci a lieu dans les êtres inférieurs par accident, selon l’influence des étoiles, par une autre cause. .C’est par une autre cause, en effet, parce que c’est par la sphère des êtres actifs et passifs et par leurs qualités actives et passives, qu’elle tient aux êtres inférieurs. Et cependant c’est par accident, parce que, bien que cette forme découlé d’une cause nécessaire et immuable, elle reçoit pourtant l’être d’une manière accidentelle, dans des êtres muables et contingents.
Cette forme tire sa mutabilité de deux sources la première est la qu’alité des éléments qui la font appliquer aux créatures, et la seconde l’être des créatures, dans lesquelles elle réside comme dans son sujet. Ceci est donc le destin, et nous accédons à la première raison, parce que nous avouons qu’elle existe de cette façon. Nous adoptons la seconde, en ce que ce qui est se mesure dans une période. A la troisième et à la quatrième, nous dirons que les êtres inférieurs sont faits pour obéir aux supérieurs. Mais dans un degré plus bas d’un côté et plus élevé de l’autre, ils n’ont plus que des relations mutuelles. Car s’il y a relation par une forme simple que donne le moteur supé rieur, il est vrai qu’alors le mouvement du moteur supérieur s’imprime à l’inférieur; et il peut se faire qu’il existe une relation semblable entre les moteurs supérieurs des orbes célestes. Mais si le moteur inférieur est une forme qu’il ne reçoit pas d’un moteur supérieur, mais qu’elle se rapporte à lui-même, en tant que m par lui-même, et qu’elle ne soit que comme un instrument, rien n’empêche qu’il ne soit empêché, par l’opposé de sa forme ou par toute autre loi, de recevoir le mouvement du moteur supérieur il en est ainsi du chaud et du froid appliqués à l’influence des corps célestes. En effet, le chaud attire ce qui lui est homogène et repousse ce qui lui est étranger, par sa forme propre et non par une vertu céleste; le froid agit également, en sens inverse; c’est pourquoi ces propriétés opposées qu’on trouve dans la matière, et la diversité de ses dispositions, sont souvent un obstacle aux lois et à l’effet du cercle céleste. Aussi Ptolémée dit-il que l’homme sage domine les astres. Ce qui fait dire au commentateur, que si la vertu du cercle céleste, en dissipant les humeurs, dispose le corps à la fièvre, un sage médecin, dans cette prévision, par le froid et le chaud dispose le corps à la santé; et alors l’influence du cercle céleste étant détruite, on est exempt de la fièvre. On doit répondre à ce qu’on objecte en dernier lieu, que la vertu des effets des plantes est dans cet état de relation avec les astres, que sa puissance est détruite par les dispositions contraires qui existent clans l’âme sensible. Car elles produisent dans l’âme sensible ce que font les dispositions des qualités actives dans les corps c’est ainsi que l’image qu’on se représente d’une femme excite tout le corps à la volupté. C’est pourquoi Avicenne raconte qu’une personne s’inocula la lèpre par l’image qu’elle s’en représenta, et Gallien défend aux personnes qui ont un flux de sang, de jeter les yeux sur des objets de couleur rouge.
Si donc de telles impressions sont opposées au mouvement du ciel et paralysent sa puissance, de même est-elle secondée par les dispositions contraires et par les impressions sensibles. Et c’est ce que dit Mesalon, que l’effet céleste, qui est appelé alatre, est favorisé par un savant astronome, de même qu’on aide à la terre à donner ses fruits, par la semence et la culture. Il me semble que l’objection que l’on fait par rapport à la cause des songes, est très surtout quant à ceux qui représentent des objets à l’imagination. Il y a deux réponses à faire à ce qu’on nous oppose de l’illumination de l’intellect de l’âme raisonnable, selon les philosophes. D’abord, d’après les Stoïciens, qui prétendent que puisqu’une substance plus élevée a le pouvoir d’imprimer par sa volonté le mouvement à une substance inférieure, et qu’elle suit son impulsion de même, dans les visions nocturnes, l’âme d’un homme, en en voyant une autre, arrête et détruit sa puissance d’action. Car ils prétendent que par la vertu d’une nature supérieure, soit intelligence ou étoile, l’âme de l’un est élevée à un degré supérieur, et celle de l’autre est abaissée à un degré inférieur, et qu’alors cette dernière est faite pour subir l’influence de l’autre, et que c’est de cette manière qu’il y a fascination. Et quand Aristote prétend qu’il n’y a pas de milieu entre le principe moteur et l’objet mu, il ne l’entend pas toujours d’un milieu immédiat de lieu ou d’espace, mais de degré supérieur et inférieur, et il en donne un exemple que nous citons l’organe de l’imagination ne tient pas immédiatement aux organes génitaux; et cependant, à l’idée d’une femme, les organes générateurs sont mis en mouvement, le sperme y afflue, à cause de la relation immédiate de supériorité et d’infériorité qui existe entre celui qui commande et l’objet auquel il commande.
Mais ceci manque d’exactitude selon l’opinion des Péripatéticiens, parce qu’il est hors de doute qu’il doit y avoir entre l’agent et l’acte, entre le moteur et l’objet mis en mouvement, une relation immédiate et une conjonction de contact. C’est pour cela que nous disons que la chaleur digestive de l’estomac dépend d’une double puissance et n’a pourtant qu’une seule vertu, en tant qu’elle est chaleur, considérée en elle-même, qui consiste à décomposer et à cuire les aliments qui sont composés de différents éléments; et qu’elle tient encore à une autre, en tant qu’instrument de l’âme, qui est le principe de la vie, et d’après lequel elle tend à diriger la forme de la vie: de même le mouvement du ciel tient à une double puissance. D’abord, en tant que mouvement du corps orbiculaire et comme imprimant le mouvement aux corps. Secondement, en qualité d’instrument de l’intelligence motrice, et par ce moyen son influence se produit dans l’âme sensible par les formes des corps, et dans l’aine intellectuelle par les formes de l’illumination. Parce que, ainsi que nous l’avons déjà fait observer, les formes qui se produisent dans un objet, s’y produisent en raison de la faculté du récipient, et non en raison de la puissance de l’agent.
La réponse aux autres objections qu’on fait à notre pensée, est facile. Il faut répondre à l’objection de saint Grégoire, qui parle du destin dans le sens de quelques philosophes et de quelques hérétiques, qui prétendaient que le destin nécessitait l’action des créatures, et d’après lequel un poète a dit: “…. Ta destinée t’entraîne, et tu ne peux t’empêcher de faire ce que tu as commencé.”
A la question qui est faite, savoir si le destin est cause ou effet, on doit répondre qu’il est l’image de la cause de toute loi d’être et de vie, et qu’ainsi il est quelque chose de la cause, bien qu’il ne soit pas véritablement la cause; et comme tenant aux êtres engendrés, il est la disposition de l’effet, malgré qu’il ait la ressemblance de la cause: car il est une forme qui contient l’image de l’être et de la vie d’une façon muable et contingente.
Nous répondrons à l’objection des jumeaux, que bien que nous puissions dire que dans la conception la semence est éjaculée par intervalles et reçue de cette manière par la matrice, et qu’ainsi la conception des jumeaux ne se fait pas au même instant: cependant quand même nous dirions qu’elle est simultanée, le centre de leur coeur par lequel a lieu le commencement de la conception, n’est pas un par rapport à la formation; et le centre étant remué, il s’ensuit que tout le cercle est changé, et leur horizon ni leurs angles ne sont plus les mêmes, ni le même arrangement des lieux qu’ils occupent, de sorte que toute la période est différente, et par conséquent la nécessité fatalement imposée aux êtres engendrés est obligée de se modifier. On voit par là la réponse aux difficultés élevées contre notre sujet.

ARTICLE III: Le destin impose-t-il une contrainte aux créatures?

On demande, en troisième lieu, si le destin impose sa contrainte aux objets; et il me semble que cela a lieu en effet.
Objections:
Car ce dont la cause est nécessaire, devient nécessaire par le fait. Or, la cause du destin est le cercle céleste qui nécessaire; donc le destin est nécessaire et impose sa contrainte aux créatures. De plus, il est la règle et la mesure de l’être et de toute vie: or, ce qui est réglé dépend nécessairement de sa règle. La règle est nécessaire, donc, etc.
De plus, la puissance des êtres supérieurs excède celle des êtres inférieurs; donc les ‘êtres inférieurs subissent nécessairement la loi des êtres supérieurs. Mais comme le destin est le lien qui enchaîne les êtres inférieurs aux êtres supérieurs, il semble que le destin doit peser fatalement sur les créatures. Aristote dit encore qu’entre les moteurs supérieurs et les inférieurs il y a une harmonie parfaite, telle qu’elle existe entre les cordes d’une lyre: mais la loi de l’harmonie veut que les êtres inférieurs soient subordonnés aux supérieurs. Donc la loi des rapports des êtres supérieurs avec les inférieurs impose une contrainte à ces derniers.
On objecte que le destin n’a d’influence que sur les objets muables: mais les objets mobiles une fois en mouvement, tout ce qui est en eux l’est aussi. Donc le destin est une loi diverse, variable, contingente; donc il n’agit sur les créatures que d’une manière contingente ; donc elle ne peut pas les contraindre.
Réponse:
Je réponds qu’on doit observer que le destin est appelé cause de plusieurs manières ainsi. que nous l’avons dit plus haut, et qu’il ne nécessite rien mais qu’il détermine aux effets des corps célestes, s’il n’y a pas dans la matière une loi plus puissante qui incline en sens opposé. C’est pourquoi le Philosophe compare, dans son traité du sommeil et de la veille, ces deux principes moteurs à deux conseillers. Les bons conseillers poussent, par de bonnes raisons, à faire une chose utile, de laquelle tâchent de détourner de mauvais conseillers, par la considération de quelques difficultés qui sont venues s’opposer à l’exécution de ce bon dessein. Mais alors on suspend sagement sa détermination, et on se met dans un état tel que, à l’aide de l’intervention d’autres conseils, on change sagement de résolution. Car, comme dit Aristote, les lois de l’architecture de l’île de Lesbos sont toutes changées, quand il s’agit de construire un édifice. Car Lesbos est une île dont les pierres ne s’équarrissent pas en droite ligne; aussi faut-il que la règle d’après laquelle elles sont taillées, soit un peu modifiée pour les rendre propres à la construction d’un édifice. Et il en est ainsi de la loi de l’être et de la vie inférieure, dans laquelle la sage règle du cercle céleste est souvent modifiée, pour des causes qui sont dans la matière; et de même la loi inhérente aux choses muables, qui est appelée destin, déviant de la ligne des corps célestes, s écarte à cause des transmutations opposées des êtres inférieurs.
Solution des objections:
On doit répondre à la première objection que la cause du destin est nécessaire, mais il ne s’ensuit pas qu’il y ait d’autre nécessité que celle de son être, et qu’il impose une contrainte aux créatures, parce qu’il n’influe pas sur elles, en raison de la puissance des corps célestes, qui sont nécessaires, mais selon la puissance des êtres inférieurs, qui sont essentiellement muables et contingents.
Je réponds à la seconde, que la relation qui existe entre la règle et l’objet réglé, est nécessaire, comme la relation qui est entre le père et le fils. Mais comme la modification est la cause de la relation et de la destruction de la relation, de même la modification qui existe dans les êtres muables, est la cause que ce qui est réglé ne suit pas la règle, ni elle ni ce par quoi elle ne subit pas de règle.
Il faut répondre à la troisième que, bien que les êtres supérieurs soient plus puissants que les inférieurs, l’impuissance de l’être inférieur détruit l’effet des êtres supérieurs, et que, par leur, fait le lien qui les unissait est brisé. On répond à la quatrième, que la cessation de proportion des cordes d’une lyre produit la dissonance: de même la modification et l’altération de l’être inférieur produit la dissonance quant à l’effet de l’être supérieur. C’est ce qui a fait dire à saint Jean Damascène que les êtres supérieurs sont les signes de nos actes inférieurs, mais qu’ils n’en sont nullement la cause.

ARTICLE IV: Peut-on savoir ce qu’est le destin?

Quatrièmement, on demande si: on peut savoir ce qu’est le destin?
Objections:
Il me semble que c’est impossible; étant l’effet du cercle céleste et comme son image, puisque la forme d’un objet ressemble à la cause de son espèce. Mais, il y a une foule de choses à considérer, dans le cercle céleste, quant à nous, comme le nombre, l’espèce, la vertu des étoiles et leurs positions dans l’inclinaison du cercle et hors de lui, les distances, les conjonctions, l’ouverture de l’angle, le rayon et la partie de la forme du degré lumineux et ténébreux qui frappe les tours on tombe dans les puits, et une multitude infinie d’effets, par rapport à nous. Il semble donc que nul ne peut connaître ses effets.
De plus le cercle contient celui qui domine la forme et celui qui donne le sens et l’intellect, que les mathématiciens appellent ules et alcatho, car sans cela il ne serait pas la mesure de toute la vie, parce qu’il n’en contiendrait pas le principe. Or, l’heure du commencement de tous les êtres animés est celle où la semence est éjaculée dans la matrice; mais il ne nous arrive jamais de connaître cette heure. Donc la forme de la règle de toute la vie restera inconnue, comme l’est celle des objets inanimés.
On ne le connaît pas plus par ses effets. Il y en a, en effet, dont l’être semble ne faire qu’une seule période, et néanmoins leurs accidents ne sont pas les mêmes en soi, comme, par exemple, le sexe masculin et le sexe féminin, dont on ne peut connaître la cause, par l’effet du cercle céleste.
De même aussi pour les enfants jumeaux dont l’un est un garçon et l’autre une fille, celle-ci sur vit quelquefois, tandis que l’autre succombe presque toujours. Or, il est impossible, ou du moins bien difficile de trouver la cause de cette différence dans le cercle céleste.
Il arrive encore que les enfants nés dans le huitième mois meurent le plus souvent, tandis que ceux qui naissent dans le septième vivent ordinairement.
De même, si Mars vient à raser, par inimitié, les étoiles qui sont dans la tête de la gorgone, l’enfant qui naît à cette heure, lit Ptolémée, aura les pieds et les mains tranchés et son tronc sera suspendu à une croix.
Il dit encore qu’il n’est pas bien de prendre un habit neuf, quand la lune est en conjonction avec le signe du lion. Or, il est clair que si on pouvait savoir tout cela, on pourrait en tirer une conclusion, quant à ses effets. Mais il n’en est pas ainsi, car il ne s’ensuit pas, de ce que la lime est dans le signe du lion, qu’il soit mal de mettre un nouvel habit, ou de ce que des lumières paraissent dans la tête de la Gorgone, il y a émission de rayons du carré de la mère ou du diamètre opposé; donc elles prédisent des inimitiés; donc l’enfant qui est né mourra à une croix.
Réponse:
Je réponds à cela que l’astronomie est divisée eu deux parties, comme dit Ptolémée. L’une contient les phases des êtres supérieurs, leurs états différents, leurs quantités et les positions qui leur sont propres. Ceci est démontré. L’autre concerne les effets des astres sur les inférieurs, produits d’une manière passagère sur les créatures, et on n’arrive à cette connaissance que par conjectures, et on ne doit tirer de conjectures que par des signes physiques et d’après une certaine habitude de certitude inférieure des astronomes dans cette partie. Les conjectures n’ayant leur preuve que dans des signes mobiles, produisent un degré de certitude moindre, que si elles étaient une science ou une discipline fondée. Car ces signes n’étant que des preuves incertaines et changeantes, on ne peut rien en conclure, parce que, comme on peut s’en convaincre, elles ne donnent que des signes pour la plupart du temps, et on n’en tire que des conclusions douteuses et changeantes, pour plusieurs raisons, comme il est évident par tout ce qui précède; aussi les astronomes prédisent souvent la Vérité, parce que leur pronostic est très vrai, quant à la disposition des corps célestes, si cette disposition n’est pas soumise à la loi des changements des créatures.
Solution des objections:
Je réponds premièrement qu’on devrait considérer une foule de choses, qui sont infinies pour nous, tandis que nous n’en observons qu’un petit nombre, desquelles nous tirons d’autres connaissances, qui servent à nous faire faire des conjectures, à cause de quoi Ptolémée a dit que nous ne pouvons juger qu’en général, par les mouvements du ciel et de l’influence qui en est la conséquence, que contrarient souvent les causes réelles des créatures.
Secondement, qu’on discerne difficilement cette heure, et à cause de cela on a trouvé le moyen de prendre le degré ascendant du cercle, c’est-à-dire de l’heure des conjonctions des astres, à laquelle s’adapte le cercle, parce qu’il exerce son influence selon les besoins généraux, qui suit de près ou est reçu en remontant à la sortie de l’enfant du sein de sa mère.
Il faut répondre à l’autre objection, qu’on ne peut tirer de conclusion conjecturale par voie de syllogisme: mais cependant l’imperfection de la science, comme dit Ptolémée, ne peut pas empêcher de savoir d’où l’on peut tirer cette connaissance, comme il arrive dans les pronostics des songes. Car on n’a pas l’habitude de tirer des syllogismes entre les songes et les pronostications des songes, et il en est ainsi dans toute science conjecturale. Quant à l’objection qu’on nous fait par rapport à la différence des sexes chez les enfants jumeaux, il faut dire que le sexe féminin a toujours lieu par suite de quelque défaut des principes générateurs. Car la semence de l’homme étant créatrice et productrice, et qu’elle est incorporée par la puissance productrice qu’elle a dans la semence même, elle retient la forme du sexe masculin par son intention propre, à moins qu’elle ne trouve un obstacle dans la qualité de la matière; et aussi arrive-t-il que le sexe féminin a lieu par suite du défaut d’une nature particulière, qui ne veut jamais engendrer une femme; mais comme la nature universelle ne peut pas mieux faire, elle se réduit à n’être qu’un moyen de génération, sans qu’elle puisse être proprement un principe générateur, et c’est là ce qu’est la femme. C’est ce que le Seigneur veut dire par ces paroles: “Il n’est pas bon que l’homme soit seul, faisons-lui un aide semblable à lui.”
La différence des sexes chez les jumeaux vient donc d’un défaut de principes naturels dans l’autre partie de la semence et non de la période céleste. La fréquence de mort des garçons chez les jumeaux vient de ce que ces enfants étant engendrés de la division d’une même semence la matière mal conditionnée pour son but, est formée en puissance, sans quoi elle eût créé deux garçons. La matière qui sert à former un garçon doit être plus composée et plus complète que celle qui sert à la procréation d’une femme; aussi est-il toujours faible et maladif, trouvant dans les éléments de la matière une cause de mort. Tandis que pour la femme il suffit d’une matière moins parfaite, et elle sur vit à cause même de la faiblesse de ses organes; pourtant il arrive très fréquemment que tous deux succombent.
Quant à ce qu’on a dit du huitième mois, il est faux ce que quelques-uns ont prétendu que les cas de mort sont plus fréquents dans ce mois, parce qu’il est attribué à Saturne, et que c’est le froid et la sécheresse qui lui sont ordinaires, qui occasionnent la mort. La fausseté de cette prétention est démontrée, parce que beaucoup de ceux qu’en astronomie on nomme enfants de Saturne ont survécu long temps. La cause de la mort n’est donc pas dans le cercle, mais dans les principes de la matière. Car c’est la lune qui influe sur le mois, et les conceptions ainsi que les grossesses suivent ses phases, comme dit Aristote. Car la lune est un autre soleil, parce qu’elle reçoit de lui sa lumière, et ce que le soleil fait pendant l’année, la lune le fait dans le mois. Car, depuis son apparition jusqu’à son second quartier, elle est chaude et humide, comme au printemps. Et depuis son second quartier jusqu’à son plein, elle est chaude et sèche comme l’été. Depuis son plein jusqu’à son second quartier, elle e froide et séché, comme l’automne; et depuis son second quartier jusqu’à. sa conjonction avec le soleil, elle est froide et humide, comme l’hiver. Ce qui prouve qu’elle a la propriété de remuer les humeurs, c’est le flux et le reflux de la mer, qui a lieu au second quart en cercle en montant et en descendant. Car si le flux de la mer est peu considérable, il se réduit à cette petite proportion le quatorzième jour. En effet malgré que la lune, dans son second quartier, ne dépasse pas la moitié de son cercle, le mouvement des sysygies se présentant à elle du côté opposé, accomplit l’autre moitié du cercle. La lune, en effet se trouve deux fois par mois en ogie, la première quand elle est en opposition et l’autre en conjonction. Dans la conjonction, la lune reçoit du soleil une lumière vivifiante, et comme l’étoile de Vénus est toujours rapprochée du soleil, elle a la propriété d’exciter l’humeur séminale; par l’influence du soleil elle communique la vie à la semence qui est en mouvement, et d’un autre côté, par l’influence de l’étoile de Vénus, elle donne à la faculté génératrice de la semence, d’imprimer les formes convenables à l’embryon. De plus, l’étoile de Mercure tirant un mélange de propriétés de ses, évolutions autour des autres planètes, la lune acquiert cette faculté de ses communications avec cet astre, et par son influence produit le mélange de la semence de l’homme et de la femme. De cette manière, la lune, par ses différentes conversions, devient l’occasion et la règle des copulations, des conceptions et des obstacles qui s’y opposent.
Il y a sept conditions indispensables pour la génération, dont
la première est la transformation de la matière et principalement pour les formes du coeur.
La seconde est la distribution de la matière pour la formation des principaux membres, qui ont une faculté productrice, par exemple, le foie qui produit les facultés naturelles et les organes génitaux qui ont la puissance de conception. C’est pourquoi dans le second état de la semence, il y a trois vésicules qui s’attachent à l’endroit du coeur, produites par les esprits vitaux, au cerveau, au foie et aux parties génitale.
La troisième opération est la distribution de la matière par la vésicule du cerveau qui la fait monter, la vésicule du foie qui la dirige quelquefois à droite, et enfin la troisième qui la fait descendre à la vésicule des organes de la semence. Ces différents mouvements sont occasionnés par les esprits vitaux qui sont envoyés par le coeur.
La quatrième est une distribution plus étendue de toute la matière, qui l’envoie à tous les membres secondaires qui n’ont pas de facultés productrices, produite également par les esprits vitaux partis du coeur, qui pénètre et disperse la matière, et par ce moyen lui ouvre le passage des veines, des artères et des nerfs, et distribue ainsi la matière de chaque membre, à la place qui lui convient.
Le cinquième changement de la matière consiste à former les membres qui ne pourraient pas prendre leurs formes si elle ne con- tenait pas un élément humide; cette opération se fait lorsque la puissance productrice du coeur est poussée dans les membres par les esprits vitaux. Mais les membres une fois formés ne sont pas aptes à recevoir la faculté d’opération et de mouvement à moins qu’ils ne soient réunis et liés entre eux.
Le sixième est celui qui s’opère par la chaleur du coeur unie aux esprits disséminés dans les membres, qui, en absorbant le superflu d’humidité, consolide et fortifie les jointures et les ligaments.
Le septième est le mouvement imprimé à tous les membres par les facultés motrices parties du coeur.
Et comme tout mouvement de l’embryon vient de la lune, ainsi que nous l’avons dit déjà, il faut qu’il se fasse dans l’homme par les sept conversions de la lune, qui est la meilleure condition de la semence. Et malgré que ces modifications de la semence ne se succèdent pas selon l’ordre des mois, elles ne sont pas dans un état parfait avant les sept conversions, selon le nombre des mois; ce qui ne s’observe pas régulièrement pour les autres animaux, comme, pour l’homme, à cause de l’imperfection de leurs organes; mais quelques-uns ont leur portée plus longue comme l’éléphant, et d’autres plus courtes. Après que les conversions ont eu lieu, l’embryon tout ce qui est nécessaire à sa conformation, et comme dit Gallien, la faculté productrice agit de trois manières différentes sûr la semence, c’est-à-dire de la matière. Quelquefois, en effet, la matière est en petite quantité et la faculté productrice abondante; d’autrefois la matière surabonde, tandis que celle-ci est insuffisante. Il y a des cas où il y a proportion de qualités, et bien qu’il n’y en ait pas dans la quantité des deux éléments, la formation de l’enfant est complète au septième mois, la puissance productrice le pousse violemment à sortir, il naît, grandit, est de faible complexion, mais est plein de vie et d’agilité dans ses mouvements.
Mais quand il y a équilibre dans les deux éléments et que la matière est surabondante, alors la formation n’est pas achevée au septième mois, mais elle s’arrête pendant une conversion de la lune au huitième mois; l’enfant fait un mouvement vers le col de la matrice, naît au neuvième mois, bien portant et convenablement conformé; c’est le cas le plus ordinaire. Si, au contraire, la force manque et résiste à la matière par son inertie, l’enfant opère son mouvement au septième mois; s’il y a une force motrice assez puissante; cependant il ne fait effort qu’au huitième mols, à défaut d’énergie, il naît et meurt pour la plupart du temps. Mais ce n’est pas là l’effet de la période céleste, mais bien le défaut de la complexion de l’enfant et de la corruption des principes naturels. Ce que nous venons de dire est vrai pour la plupart des cas. Car le tempérament des femmes et les latitudes sous lesquelles naissent les enfants, occasionnent une foule de variations à cette règle. J’ai vu une femme qui mit au monde un enfant d’une grosseur énorme, dans l’onzième mois de sa grossesse. Aristote raconte en avoir connu une qui enfanta également au douzième mois.
Quant à ce qu’on objecte de la tête de la Gorgone, il faut faire observer que ces étoiles sont funèbres et prédisent une fin mal heureuse. C’est pourquoi Persée tient à la main une tête tranchée de laquelle il détourne les regards avec horreur; mais ceci n’impose aucune contrainte aux créatures et laisse une liberté pleine et entière.
Il faut en dire autant, en réponse à la crainte superstitieuse de mettre un habit neuf, quand la lune est dans le signe du lion. Car de même que l’émission des rayons de la période solaire imprime à l’être une disposition d’ordre et aux choses naturelles une disposition de durée, de même en est-il pour les choses, fabriquées de main d’homme, comme on voit les figures magiques se former et s’imprimer à l’aspect des étoiles.

ARTICLE V: Quelle espèce de cause est le destin?

On demande cinquièmement quel genre de cause est le destin. Nous avons répondu incidemment à cette question, en disant qu’il n’est pas une véritable cause, mais quelque chose de la cause. Il est en effet la forme de l’ordre, ayant l’image de la vie et la toute puissance du Cercle céleste; comme nous avons dit quelque part qu’il y a des choses qui ne sont pas de véritables êtres, mais quelque chose de l’être, comme ce qui est dans l’âme, selon le temps et quelques mouvements, ainsi que dit Avicenne. Quelques auteurs ont pourtant essayé de prouver qu’il est cause, parce que Platon donne son étoile à chaque être qui vient à la vie, en qui la forme, qui est la cause de la génération des créatures, est la règle de leur être et de leur vie. Il fait paraître le Dieu des dieux, qui parle en ces termes aux dieux corporels, qui sont les étoiles: “Je ferai produire des êtres inférieurs à ces générateurs, pour vous les donner; c’est à vous qu’il appartiendra de les gouverner.” Et il ordonna à ceux qu’il reconnaît pour ses semblab1es de pratiquer la justice et la piété; et l’intellect voit cela après la dissolution de l’enveloppe terrestre. Ces paroles ont été dites des hommes dont l’intellect est impérissable, en tant que produit de la semence des astres, et qui obtiendront le royaume empiré après leur mort. C’est pour cela qu’il dit qu descendant par les cercles des planètes, il reçoit les facultés de l’âme, la mémoire, l’intelligence et la volonté, comme Macrobe l’explique dans le Songe de Scipion. Ovide semble émettre cette idée, en parlant de la voie Lactée, par ces paroles: “C’est le chemin que suivent les dieux, pour aller au séjour du puissant maître du tonnerre.” La raison semble le prouver également, parce qu’il n’y a qu’une même nature pour ceux qui n’ont qu’un même acte essentiel. Or, il semble qu’il n’y ait aucun acte essentiel de l’intelligence céleste et de l’intelligence humaine, par la conception de l’homme; donc ils n’ont qu’une même nature. De là il résulte qu’il n’y a qu’une même nature de toute espèce de formes, et qu’une même relation avec le corps d’une même nature, si on leur donne un corps. Mais il y a relation de l’intelligence céleste à l’étoile ou à l’univers selon l’étoile qui lui est destinée, donc il y aura relation de l’intelligence humaine avec l’étoile qui lui est propre. Ceci est encore prouvé par ce commentaire du second chapitre de la Métaphysique, qui dit que la fin du bonheur est l’intellect de l’homme, s’il est éternisé après la mort, dans l’union avec le moteur céleste. Pour répondre à cela il faut dire qu’il est faux et hérétique de soutenir que les âmes intelligentes descendent d’une étoile leur compagne. Car les philosophes égyptiens ont cru que les âmes intelligentes avaient été bannies des étoiles créées par le Dieu des dieux à cause des pensées et des affections terrestres par lesquelles elles s’étaient dégradées, et qu’elles avaient été attachées à des corps mortels et corruptibles, et qu’après cette expiation leur justice et leur piété les faisaient regagner les étoiles auxquelles elles avaient été primitivement destinées. Ils prétendaient que les âmes intelligentes étaient pénétrées des affections terrestres, de même que l’âme est affectée de plaisir par les aliments du corps. Ils disaient, en effet, que les corps des planètes se nourrissaient d’une certaine vapeur très subtile qui s’élève des marais fangeux situés entre les deux solstices et sur les quels se fait le plus long parcours des planètes, tellement que pendant qu’ils hument cette vapeur ils sont appesantis par son poids et rétrogradent; mais ils se l’assimilent, ils s’élèvent et reprennent leur course. C’est celte vapeur de la sphère aérienne et ignée qu’on appelait le Nectar des dieux, et que l’on disait communiquer les affections terrestres aux âmes placées dans les étoiles. Les hé rétiques tirant de cette opinion un sujet d’erreur, dirent que les âmes avaient été créées dans le ciel, en compagnie des anges, et qu’elles avaient été renfermées dans les corps, en punition d’une faute, afin qu’après s’y être purifiées par la pénitence, elles remonteraient au séjour céleste. C’est ce que dit David, par ces paroles: “Tirez mon âme de sa prison.”
Après avoir réfuté toutes ces erreurs, il faut dire avec le Philosophe, dans le deuxième livre de son traité des causes, des propriétés des éléments et des planètes, que quand la semence de l’homme tombe dans la matrice de la femme, elle y est fortement chauffée, se convertit en chair, et alors l’âme y est créée, par un ordre de la providence. Je réponds d’abord, que quand Platon soutient que les semences des âmes sont dans les étoiles, il l’entend en raison d’une similitude de l’intellect de l’homme et de celui des intelligences célestes ; et les étoiles ne sont autres choses que le ministre de cette distribution, ainsi que le dit le Dieu des dieux, qui fait leur semence. Car cette faculté n’est pas dans la semence, avant l’acte, qui est tout entière le fait de la nature intellectuelle. Le vers des Métamorphoses d’Ovide n’a pas d’autre signification, sinon qu’on ne parvient au séjour du grand maître du tonnerre que par la voie Lactée blanche du lait de l’innocence et de la justice. Quant à l’autre objection par vote de raisonnement, il faut dire qu’il n’y a qu’une nature pour les êtres qui n’ont qu’un seul acte essentiel. Mais les intelligences célestes et les âmes raisonnables ne conçoivent pas leurs idées et ne les déduisent pas également par voie de principes et de conséquences. En effet, les intelligences célestes voient, le fond de la vérité, d’un seul regard et sans avoir besoin de raisonner; tandis que notre intellect ne voit les, choses que successivement, en s’appliquant d’abord aux premiers principes, comme l’oeil du hibou ne s’accoutume que peu à peu à la lumière du soleil. Ainsi les intelligences supérieures et inférieures, qui diffèrent en espèces, comprennent par voie de raisonne ment. On doit répondre au commentateur, que la continuation de la vie ne consiste pas dans une nature commune, mais dans un objet commun de contemplation qui est le fruit de la béatitude après la mort. C’est ainsi que le Philosophe dit dans son traité du Monde et du ciel, que hors du ciel il n’y a ni temps ni lieu, mais une vie bienheureuse, qui soit que hors du ciel il y a quelque chose au-dessus du cours des astres, dans le lieu de la paisible contemplation de tous le biens.
Fin du vingt-huitième Traité de saint Thomas d’Aquin sur le destin.

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